AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 138 7 Y contribuent les micro-prolepses présentes : certaines se nichent dans l’emploi de l’ad- verbe « déjà » rituellement attaché à l’épopée, ou d’unmot, comme les noms « zouaves » (« les nuages ont un éclat de zouaves ») et « aigle », dans l’expression « l’aigle asion », nomdont Del- teil baptise lamonture de Napoléon. Samonture a, en outre, « les quatre fers aux quatre points cardinaux », comme pour mieux signifier l’esprit de conquête de Napoléon. proleptique 7 et prophétique de la scène et par samanière de présenter la psychologie du héros : dans et par l’action narrée. Elle le donne à voir comme l’incarnation « pa- triotique » de la Corse. Il devient l’archétype du héros défini par la culture gréco-la- tine et par son ancrage géographique : « C’est un Corse et c’est un Méditerranéen », souligne le narrateur. La parabole parle par elle-même, comme le rappelleRolandBarthesmais, ici, son message ne se résume pas à celui que le personnage-narrateur en donne. Dans la parabole de l’arc-en-ciel, nous avons pu noter la présence de deux narrateurs. L’enchâssement parabolique se fait par glissement d’unnarrateur principal à unnar- rateur second, Napoléon. Ce dernier devient une figure concurrente du narrateur en étant le premier à interpréter l’anecdote comme une parabole. Toutefois, le narra- teur principal prend sa revanche en renchérissant sur les dires du héros et surtout en s’adonnant au plaisir, certes partagé, de l’évocation de l’arc-en-ciel et du récit de la course poursuite. Dans un premier temps, cela lui permet d’injecter dans l’image toute une série de références que le jeune Napoléon ne saurait exprimer. L’arc-en- ciel » est ainsi, écrit-il, « animus-anima ». Nous ne recourrons pas à la belle parabole claudélienne du même nom pour l’expliquer, contentons-nous de noter qu’elle dé- signe le couple Âme/Esprit. Cette simple notation dans le texte confirme l’autre signification de cette parabole : ce que recherche Bonaparte et que symbolise l’arc- en-ciel c’est une forme de complétude, une alliance idéale avec le monde et en soi- même, qui pourrait se décliner à travers l’image de l’ange ou de l’androgyne. L’abondance et le syncrétisme des références qui parcourent la parabole amènent cependant le lecteur à s’interroger sur sa fonction pragmatique. Que comprend-on ? S’agit-il seulement de nous permettre de saisir qui est Napoléon ? Souhaite-t-on nous inciter à suivre le héros idéal ou nous détourner de cette démesure, de cette hybris qui le caractérise ? L’enthousiasme du conteur, la référence aucoupleAnima/ Animus et l’intertexte delteillien (vaste intertexte dans lequel s’inclut sa définition du héros, moi idéal) nous invitent à penser qu’on nous tend un modèle à imiter. Toutefois, à ce moment de l’œuvre, cet intertexte interne n’est pas encore mis en place (sauf à convoquer d’autres biographies épiques de l’auteur). Il l’est dans la suite du « conte ». Nous devons donc considérer que la proposition formulée par la parabole est aussi en devenir, qu’elle sera et vérifiée et méditée par la suite de notre lecture. Elle invite d’ores et déjà à nous faire prendre conscience de notre propre vie et de l’importance du rêve. Si le lecteur comprend que l’épopée napoléonienne a une autre dimension, il comprend également que l’énergie déployée par le héros ne le conduira certes pas à la victoire mais restera néanmoins exemplaire car elle le poussera toujours plus loin. L’objet convoité qu’est l’arc-en-ciel symbolise aussi une quête de l’unité et une harmonie entre l’homme et le divin, entre l’âme et l’esprit. Elle exprime la puissance du désir d’être du jeune Napoléon qui le transformera en héros. À l’inverse, si le lecteur confronte cet hymne à l’énergie vitale au parcours réel de Napoléon dont il mesure les excès, la soif de puissance et le bellicisme ou les déci- sions historiques régressives (comme le rétablissement de l’esclavage), il fera de la parabole une lecture qui met l’accent sur les dangers extrêmes de l’ hybris, une lec-

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