AGAPES FRANCOPHONES 2016

Marie-Françoise LEMONNIER-DELPY De la parabole à la lecture parabolique dans le récit épique contemporain 139 8 Voir sur ce point, à partir de la définition de Bakhtine dans Esthétique et théorie du roman, l’analyse du discours bivocal par Claire Stolz : http://www.fabula.org/atelier.php?Bivocalit %26eacute%3B%2C_construction_hybride%2Cpluriaccentuation%2C_motivation_pseudo- objective 9 La comparaison de l’arc-en-ciel avec « un bouquet de flèches du Parthe » en est un bon exemple : «Mais par quel miracle, par quel tour de passe-passe cet arsouille d’arc-en-ciel a-t-il en un clin d’œil sauté dans le vide ? Il s’enfuit maintenant par la plaine là-bas, plus souriant et plus haut en couleur que jamais, bien que boitant, semble-t-il, pareil à un bouquet de flèches du Parthe… » Cette image renvoie en effet à celle des flèches, donc de la guerre, au faisceau lu- ture repoussoir. Or cette lecture est largement tributaire de l’image que l’histoire et la culture commune délivrent du personnage. La contextualisation d’une parabole de ce type, preuvemi-réellemi-inventée, est donc essentielle à la compréhension de ses intentions même si elle semble se détacher du présent pour exprimer une vérité générale, universelle. Il est certain que la vision de Napoléon n’est plus la même qu’en 1929. Certes on peut ne voir en lui que l’archétype du héros et de l’homme mû par un rêve mais on peut difficilement faire abstraction de son rôle et de sa place dans l’Histoire. Ainsi la parabole de l’arc-en-ciel ne délivre pas une seule vérité gé- nérale immuable. Elle est bien à la fois claire et obscure (la valeur religieuse oumys- tique de l’arc-en-ciel) en ce qu’elle offre plusieurs pistes de lecture par-delà l’inter- prétation qui nous est fournie et qui porte sur le tempérament de Napoléon, moteur de sa vie et de sa combattivité. En l’arc-en-ciel, Napoléon poursuit aussi son double : enfant vif et sauvage, indomptable, sans peur et sans reproche, sensuel, avide d’un rapport fusionnel avec le monde, d’un tempérament démiurgique (ce qu’exprime l’image du limon : à la fois divines et façonnées par Dieu, « sesmains resplendissent de limons » peut-on lire), telle est la définition du héros épique selon Delteil. Si la fonction pragmatique est à construire, la fonction poétique de la parabole ne fait aucun doute. Par le plaisir de l’évocation bivocale 8 , le narrateur installe la complicité avec son personnage. Par sa célébration de la Création, il campe son uni- vers. Cet univers est celui de la fusion physique avec le monde, de l’érotisation de la poursuite d’un arc-en-ciel féminisé, qui associe, à l’image de la nature double du héros, le masculin et le féminin, figurés par « animus et anima ». Le souci de se mettre à la portée du lecteur, surtout dans une épopée qui s’apparente à un conte, transparaît. Les phrases nominales (« Malin et jusqu’à goguenard »), l’univers de référence du conte avec son monde magique et animal, la présence des discours direct et direct libre qui se logent pour l’essentiel dans des interjections (« Mais quoi ! Bredouille ») et des couples de questions-réponses donnent à voir la vivacité de l’action et le sens de la stratégie du jeune Napoléon. Quant à la familiarité du ton, non plus que l’humour ou le jeu de mots, elle n’est pas étrangère à la parabole. L’exemple de la parabole d’Animus et d’Anima de Claudel que nous avons évoquée en donnerait également l’illustration. L’objectif serait-il de séduire le lecteur plus que de le convaincre ? La séduction ne suppose pas que le lecteur reste passif, au bord du chemin. Dès le premier paragraphe, nous sommes pris à parti par lesmoda- lités exclamatives, interrogatives ou par l’usage du « vous » ou du « on ». À nous de relever, ensuite, les clins d’œil qui nous sont adressés. Ils prennent place dans les commentaires soudains (« merveille ! », exclamation qui rappelle littéralement le merveilleux du conte et de l’épopée ou encore « quelle dégelée de roseau ! » qui éta- blit la complicité de l’échange), dans les sous-entendus coquins et dans les jeux poly- sémiques 9 . Fourmillant d’images, de symboles multiples, la parabole de l’arc-

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