AGAPES FRANCOPHONES 2016
Denis MELLIER Après l’histoire : Résistances de la Parabole 145 4 Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne . Editions de Minuit, 1979. – des faiseurs de fictions notamment – inventent et habitent ces mondes de la post- histoire. Ils les font et les défont précisément pour refairemonde autrement. Au-delà des jeux portés par le plaisir du frisson millénariste ou des eschatologies pyrotech- niques du cinéma de masse, il en va d’une radicalisation ou d’une liquidation sus- ceptibles de recharger la possibilité de la fiction comme expérience de pensée, voire de réaffirmer une pratique de la littérature susceptible de conserver encore une authentique portée critique. C’est dans ce type de corpus, lié aux catastrophes de l’histoire, à la violence et au trauma que l’on choisira, dans le second temps de l’analyse, nos exemples : dans une politique-fiction déceptive de Jean Rolin, Les Evénements (2015), une uchronie post-soviétique d’Eric Faye, Parij (1993) et une rétrospection policière de Jean- François Vilar, au titre énigmatique, Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués (1993). Il est cependant nécessaire auparavant d’examiner plus avant la mauvaise réputation dont jouit la parabole dans l’imaginaire contemporain de la littérature. Réduite à sa valeur conclusive et morale, la parabole semble reposer sur une conception du récit qui induit une transparence ainsi qu’une adresse référen- tielle explicitée survenant au terme d’une leçon qui apparaît aujourd’hui douteuse, dévalorisée, inaudible. Le risque de la parabole, c’est de tourner à une manière d’ exemplum narratif. Le projet de persuasion propre à ce dernier peut bien s’assoup- lir dans la fable narrative, on n’en escompte pas moins du destinataire de remonter de la fable à sa morale, de l’histoire à l’idée qui l’ordonne, du sens premier à une signification qui serait plus profonde. La lisibilité de sa leçon ou la possibilité de sa conversion en sagesse, morale ou action pratique, se sont opacifiées depuis lamodernité, et il semble que la littérature contemporaine ne retrouve les voies/voix de la parabole que dans un geste de mise à distance et de reprise ironique. Comme s’il s’agissait de redire l’inefficacité ou la vanité d’un sens cherchant à s’affirmer sans la prise en compte effective de l’incom- municabilité, du caractère déceptif des récits et des fictions, de la matité désormais des symboles et de l’indétermination constitutive dupouvoir des figures. Les détrac- teurs de Houellebecq ne se privent pas de souligner la dimension de parabole con- temporaine que revêtent des romans comme Extension du domaine de la lutte (1994) ou Soumission (2015). Les trajectoires des personnages de Virginie Des- pentes, dans des romans comme Les Chiennes savantes (1996), Les Jolies choses (1998), Bye Bye Blondie (2004) tracent également des paraboles faites d’ascension et de chutes s’effectuant à partir d’une présentation précise de la culture pornogra- phique et médiatique du néolibéralisme. La fracture de lamodernité s’exprime bien ici : il n’y a plus d’exemple à suivre, seulement des exemple de : c’est à dire des symp- tômes, des êtres typés, typiques, caractéristiques de telle ou telle situation, dont ils ne sont alors que l’expression et le produit. Passées les philosophies et les écritures du soupçon, les expérimentations et les formalismes modernistes, après les déconstructions postmodernes des discours et des œuvres, après, selon la formule désormais lexicalisée, « la disparition des méta- récits » (Lyotard 4 ), la perspective d’une leçon de la fiction perçue avec une trop grande clarté ou selon l’interprétation assurée d’auteurs oude critiques, est devenue peu envisageable, quandelle n’est pas rigoureusement disqualifiée. Pour une pensée contemporaine de la littérature, attachée aux valeurs de l’indétermination et de la
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