AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 146 5 HélèneMerlin-Kajman, Lire dans la gueule du loup. Essai sur une zoneàdéfendre, la litté- rature . « Nrf, essais », Gallimard. suspension, de l’ambivalence et de la déréalisation, ce sont moins le contenu des le- çons qui fait question que la possibilité même de la posture énonciative et littéraire qu’elles impliquent. En ce sens, c’est le soupçon porté sur l’idée même de vérité qui disqualifie finalement l’efficacité contemporaine de la parabole. S’il reste cependant toujours, dans la lettre des textes, à opérer le délicat réglage de la métaphore, de l’allégorie, du symbole et de la parabole, cette dernière cepen- dant demeure attachée, dans la plupart de ses définitions, à son caractère de relative brièveté. On peut tout à faire lire les Microfictions de Régis Jauffret (2007) comme une collection de paraboles critiques pour temps postmodernes et vide libéral :mille micro-récits qui retournent sans cesse contre les traits d’époques une leçon sévère et cynique, drolatique plus que drôle. De plus, une séquence narrative et illustrative à l’intérieur d’un ensemble plus vaste peut également être lue dans sa dimension de parabole : même déployée sous forme de parabole narrative, une allégorie, dont on conçoit d’ordinaire la condensation visuelle en une image, aurait spontanément moins à voir avec les mondes potentiellement plus amples du roman qui, eux, qui tendent à proposer des cohérences et des consistances soit référentielles soit, aucon- traire, plus affranchies et autonomes. Les trajectoires chaotiques, opaques, rétives à la symbolisation, que subissent les sujets dans l’Histoire du XX ème siècle ou dans la posthistoire néo-libérale, mais aussi le caractère éminemment problématique d’une leçon tirée des récits, de sa clarté ou de sa traductibilité, enfin la poétique narrative de ladurée attachée à la condensation de la fable parabolique, constituent autant de traits qui rendent malaisé son usage et sa pertinence dans le contexte du récit contemporain. Double fonds génériques et paraboles politiques Pourtant, reprocher à quelqu’un de « parler par paraboles », selon l’expression cou- rante, n’est-ce pas l’accuser d’envelopper d’un voile agaçant des vérités indirectes au cœur d’un récit qui ne se laisse pas saisir du premier coup ? Finalement le problème que soulève la parabole n’est peut-être ni la clarté – quelque que chose qui serait par trop net sur un plan allégorique-, ni même les degrés d’une herméneutique possible de la parabole. Ainsi Hélène Merlin 5 ouvre son dernier livre, Lire dans la gueule du loup. Essai sur une zone a défendre, la littérature par une belle lecture du poème en prose de Baudelaire « Le mauvais vitrier » : elle y interroge d’abord les tensions puis les compatibilités entre lectures textualistes, autotéliques et référentielles ; dans la discussion avec le lecteur - ici avec son fils, dont elle analyse leur lecture partagée de Baudelaire –Hélène Merlinmontre le déploiement interprétatif d’une parabole, insistant sur la façon dont elle se constitue par la discussion entre lecteurs ; si l’ar- gument de l’essai insiste sur la valeur de transmission au cœur de la lecture et des usages partagés de la littérature, ici, Merlin attache ces dernières dimensions parti- culièrement, dans le commentaire du poème en prose, à un déplacement initial (son fils valide le mépris du poète pour la figure du vitrier), puis à un retour de la dimen- sion éthique qui, demeure au cœur de la parabole, revient à la constituer dans l’é- change et l’explication. « Parler par paraboles » en ces temps de communication généralisée peut donc avoir l’avantage de dérober à la clarté supposée de la parole son effet d’autorité. Contrer l’idéologie massive de la communication en restaurant
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