AGAPES FRANCOPHONES 2016

Denis MELLIER Après l’histoire : Résistances de la Parabole 147 6 Jean Bessiere, Enigmaticité de la littérature, PUF, 1993. 7 Christian Salmon, Storytelling, La Découverte, 2008 ; Yves Citton, Storytelling et imagi- naire de gauche, éditions Amsterdam, 2010. 8 Foessel. 2% emplacement 92 sur 5085. de l’intérieurmême du récit, une parole ouune séquence qui permettrait d’y « parler par énigmes », c’est-à-dire d’en gauchir la possibilité, d’en gêner la transitivité, d’en annuler la transparence. Forme de résistance ou résistance de la forme, cet usage déplacée de la parabole peut alors participer, par son incongruité et son opacité, à ce que Jean Bessière dé- signe comme l’énigmaticité inhérente à la littérature 6 , une forme de reste, de résidu, qui ne se confond pas avec les énigmes que thématisent les textes ou qu’exposent leur signifiant. Retrouver la question de la parabole dans un temps qui l’ignore au profit du récit médiatique et du storytelling – pour parler dans les échos de Chris- tian Salmon et d’Yves Citton 7 -, revient à maintenir une perspective résiduelle, un reliquat, le reste d’une vielle dimension anthropologique de la littérature. Cette di- mension est antérieure à son assomption en œuvre ou sa dégradation en marchan- dise. Elle réside dans sa capacité à proposer des récits qui permettent, face à la vio- lence ou au trauma, si ce n’est de les régler, de se régler à partir d’eux, grâce à eux, des fictions qui permettent de les représenter ou de les doter d’une forme figurale susceptible de les approcher, voire, sous certaines conditions de partage, de les pen- ser. « Le but des métaphores, écrit Michael Foessel, est toujours de fournir une expression abrégée, et si possible frappante, de ce qui ne se laisse pas saisir au pre- mier regard» 8 . La parabole fictionnelle comme abrégé narratif, et frappant, de ce qui dépasse l’entendement de la première fois, et qui appelle la répétition de l’image, la durée du récit. Soit trois récits, trois romans français écrits entre 1993 et 2015 qui thématisent ou- vertement des situations politiques et géopolitiques d’après la chute de mur de Ber- lin, d’après le communisme, mais aussi d’après le 11 septembre et livré à la perspec- tive de la guerre sur le territoire français et du djihad. Ces trois fictions s’appuient à des degrés divers sur la grammaire et l’imaginaire des genres de la fiction populaire : politique-fiction chezRolin, legs dystopique post- orwellien chez Faye et rétrospection policière et critique dans la lignée d’une pra- tique du polar d’extrême gauche, chez Vilar, et qui le rattache à une famille d’écri- vains depuis les années 80 (Jean-PatrickManchette, Didier Daenninck, Tito Topin, Thierry Jonquet ou encore Jean-BaptistePouy). Les programmes narratifs surdéter- minés de ces formes génériques peuvent bien, à certains égards, afficher une visée parabolique tant les formes de la prospection politique (qui relève de l’anticipation au futur immédiat) pour Rolin, de la bifurcation uchronique pour Faye, ainsi que de l’enquête sur le refoulé collectif qu’autorise le récit policier pourVilar, sont des fables de la dénonciation critique. Mise au jour, éventuellement tragique, de ce qui était secret, cette dénonciation en appelle également à une véritable mise à jour, tant leur conclusion–abouties oudéceptives - exigent du lecteur une actualisation aux condi- tions politiques et idéologiques de son propre présent. Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués, est une phrase deNata- lia Sedova, la seconde épouse de Trotsky. Elle dit au titre du roman de Vilar, la vio- lence et la hantise de l’histoire et les renversements, les trahisons et les abandons

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=