AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 148 amoureux, amicaux, politiques qui entrelacent les mouvements océaniques des événements aux destins privés pour qu’ils s’y disloquent. Auteur de polars, Vilar y retrouve son personnage récurrent de photographe pour un roman publié dans la collection « blanche » de Denis Roche, au Seuil, « Fiction & Cie », en 1993. Pourtant figure, après le titre, la mention « roman noir » : de quoi ce noir est-il ici le nom, s’il ne s’inscrit plus aussi directement sous les signes para-textuels du polar ? Noir comme l’orifice laissé par la balle au front des morts qui reviennent exiger enquête et récit ? Noir comme les manigances, les doubles jeux et agents doubles qui défont les engagements et bradent la fidélité aux idéaux de la Révolution. Noir aussi, comme l’on dit « beurré », « bourré », car la dérive alcoolisée joue un rôle important dans le roman. L’alcool délie les langues, ouvre le souvenir, autorise la confession, révèle les corps, et portera l’errance praguoise finale du personnage principal quant au terme de l’enquête, il veut croire encore avec la foule célébrant Vaclav Havel, le soir de son élection, que cette histoire collective là est encore possible. Dans le roman d’Eric Faye, comme Berlin avant 1989, Paris est coupé en deux, tranché par un mur. À l’Est une dictature bolchévique qui prend ses ordres de Mos- cou, à l’Ouest l’occident démocratique. Roman Morvan, le grand romancier du ré- gime, a été expulsé après avoir accepté son prix Nobel de littérature. Bernard Neu- ville, un bureaucrateœuvrant à la censure, est chargé d’examiner la correspondance qui lie encoreMorvan à son ancienne maîtresse, une violoniste restée à l’Est, afin de découvrir si le manuscrit du grand œuvre de Morvan, Peine perdue, et qu’il aurait laissé derrière lui, existe bien ou si le texte n’est qu’un mythe. Le Numéro 1 du ré- gime craint ce manuscrit et sa puissance dévastatrice. Repensant à une phrase d’EfimEtkind, un écrivain chassée de Russie en 1974, Morvan se dit : « Lamise sous les verrous d’un roman est la plus haute distinction que le pouvoir d’Etat puisse dé- cerner à une œuvre littéraire » (1997 : 131). Dans le monde soviétique de Parij, la littérature conserve entièrement son pouvoir, et partant demeure un enjeu : Des rumeurs courent ici sur un manuscrit de roman dans lequel tu prendrais pour cible qui tu sais. Certains s’affairent, le recherchent fiévreusement comme un trésor perdu. Ils le redoutent. Tu connais le silence entourant le passé de qui tu sais. Si le silence est rompu, rien ne sera plus comme avant. Mais seules des voix comme la tienne peuvent parler haut et fort et tenir longtemps la note. Im- mortaliser par la plume ce qu’il réprouve le plus en lui, inscrire dans la littéra- ture ce « chancre », voilà ce qu’il redoute, lui, clerc, ancien professeur de lettres. Peut-être le moment est-il venu de faire surgir ce texte. (1997, 182) Chez Rolin, enfin, les grands événements ont eu lieu. Sans origine, sans cause, et à la fin du récit, sans conséquences d’ampleur nationale précisées, la politique-fiction vide de son sens, toute éventuelle valeur prophétique du récit. En ce sens, ce n’est même pas la peine d’opposer le djihad de Rolin et la république islamique démocra- tiquement élue deHouellebecq (2015), tant les projets de ces deux romans différent, tant la satire du second peut être porteuse d’une parabole politique, quand le pre- mier, Rolin, s’attache à un tout autre projet : celui d’une description factuelle en temps de guerre, pasmême celle véritablement du combat, mais plutôt celle du terri- toire qui persiste sous les événements, la carte sous l’histoire : d’où l’insistance de Rolin – comme dans ses autres textes – pour la topographie, la précision géogra- phique, topologique, l’onomastique urbaine, noms de rue, de lieux, descriptions des routes, des villas, des immeubles et des jardins, des notations concrètes et mini-

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