AGAPES FRANCOPHONES 2016

Denis MELLIER Après l’histoire : Résistances de la Parabole 149 males. On ne sait pas bien départir les forces en présence, les identités politiques des milices, on entend bien parler de nationalistes et de forces musulmanes (AQBRI pour Al Quaïda dans les Bouches du Rhône), et puis il y a La FINUF (Force d’Inter- position des Nations Unies en France) composée de soldats ghanéens et finlandais indifférents au conflit qui se déroulent sous leurs yeux. Quand les événements ont déjà eu lieu, ne reste que la notation de ce qui persiste et la tentative d’un récit orienté par un projet qui, le roman le révèle à la fin, repose sur un mensonge : le narrateur est envoyé sur la ligne de front, quelque part du côté de l’étang de Berre près de Marseille et Fos-sur-mer, pour une mission des plus vagues et promet à une ancienne maîtresse, Victoria, de retrouver le fils qu’ils auraient eu ensemble. Quand elle le rejoint, c’est pour lui révéler que l’enfant n’existe pas. Tous deux fuient la France en guerre pour les Baléares aux ultimes pages du récit. Nostalgie d’un pays-paysage saisi avec minutie alors qu’il se modifie sous l’effet de la guerre au quotidien, dans un territoire français familier et qui, à son tour, subit ce qu’avant lui d’autres pays européens proches ont connu. Les zones industrielles, les quartiers abandonnés, les terrains vagues et les chiens retournés à l’état sauvage, des figures que l’on trouve dans les romans précédents de Rolin, hantent les évocations développées dans Les Evénements, dont on finit par penser que l’absence de signifié politique finit par en constituer précisément un. On se propose finalement de lire ces trois récits comme développant – sous la forme de paraboles aux conditions du contemporain, c’est-à-dire des paraboles voi- lées – des morales ambigües, des éthiques incertaines, précaires et mélancoliques au sens fort du terme, des allégories narratives de la littérature elle-même. Ces trois textes ne sont pas avares d’inscriptions méta-explicites, ni de discours sur la litté- rature – même si chez Rolin, c’est en creux dans le projet de notations qu’il se con- stitue - mais, ces dimensions sont attachées à la question de sa pratique, de sa per- sistance, de son projet selon un visée politique et critique. Ce n’est pas la thémati- sation de la littérature chez Faye ouVilar –avec l’abondant sous-texte surréaliste par exemple - qui constitue le récit allégorique : ainsi à l’issue des thèmes paraboliques de ces trois récits, de leurs fabulae, de leurs intrigues, il s’agit bien de reconstituer une image des possibilités politiques de la littérature, voire de sa puissance, dans une époque où l’heure est au constat de son retrait, de sa perte d’efficacité dans la culture. Voir sur ce point le succès des ouvrages de William Marx et du récit qu’il propose de cette dimension résiduelle de la littérature, L’Adieu à la littérature. Histoire d’une dévalorisation. XVIII e –XX e siècle (2005). C’est parce que le grand ordre néolibéral tend à annuler l’horizon de la politique au profit de la gouvernance pragmatique, c’est parce qu’il envisage bien que le dé- nouement, pour évoquer le bel essai de Lionel Ruffel, est proche et souhaitable, et que les vieilles rengaines sur lesquels se fondent les fictions politiques s’effacent – quitte à le faire auprix de falsifications historiques et conceptuelles –que laparabole politique et l’allégorie de la littérature comme pratique et pouvoir offrent une contre- scène fictionnelle sur laquelle se déploie les paraboles de ces trois romans. Par para- bole politique, il faut entendre la possibilité de constituer des personnages (ascen- sion et chute) en contre-mesures éthiques, de faire entendre des morales ouvertes, qui raisonnent comme des énoncés critiques, exigeants dans leur ambiguïté même et leur précarité, au sein du concert des discours dominants. Cette précarité est même ouvertement notée par Rolin, soit en ironisant sur l’allégorie elle-même, soit en en réempruntant les chemins classiques, mais avec humour.

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