AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 154 2 Marcel Schneider, « Discours du fantastique », in Déjà la neige, Paris, Grasset, 1974, p. 17. Désormais désigné à l’aide du sigle DF suivi du numéro de la page. 3 Marcel Schneider, Le Labyrinthe de l’Arioste, essai sur l’allégorique, le légendaire et le stu- péfiant, Paris, BernardGrasset, 2003, p. 32. Désormais désigné à l’aide du sigle LA suivi dunu- méro de la page. 4 Jean Bellemin-Noël, Vers l’inconscient du texte, Paris, PUF, « Quadrige », 1996, p. 273. 5 Ibid . intellectualisé. Il va pourtant au-delà du discours rationnel et se donne pour but de rendre perceptibles les pulsions de l’inconscient qui renvoient aux archétypes por- teurs dumystère universel enfouis aux abîmes de l’être. Le récit fantastique retrace, dans un premier temps, le cheminement d’une descente « dans l’opacité de notre chair » 2 , pour nous révéler « une vérité que nous croyons n’avoir jamais connue et que nous retrouvons [pourtant] intacte ». (DF 17) Car toute sublimation passe im- pérativement par une régression à un état primordial qui, tout en mettant l’être en contact avec les énergies pulsionnelles, lui permet d’intégrer les aspects négatifs de la personnalité et de se délivrer ainsi de sa contingence. Si le narrateur du récit parabolique est un excellent orateur, le fantastiqueur est un « faiseur d’illuminations » qui lève le voile des apparences pour révéler une image intégrale issue de l’inconcevable union des contraires. L’exploration du do- maine de l’irrationnel amène le lecteur à s’égarer dans les entrelacs ténébreux du tu- multe intérieur, afin de parvenir au cœur du labyrinthe que chacun porte en soi, de loger dans cette chambre intime, voire spirituelle, symbolisant « le mystère de la condition humaine » 3 et reposant sur la coincidentia oppositorum, « où nos désirs s’opposent à nos pensées » (LA 32). C’est ainsi que le fantastique, « par des images et des symboles qui s’adressent à tous, permet de porter à la connaissance d’autrui ce que l’on recèle en soi. Nos anges et nos démons, nos terreurs et nos merveilles, tout prend figure sur l’écran imaginaire tendudevant nous. » (DF38) L’écrivain fan- tastique est ensuite un faiseur de mondes qui, lors de cet instant subtil qu’est le récit fantastique, élabore des images présentifiant l’innommable dont la contemplation relie l’âme aux sources obscures de la vie et lui permet de participer à la fête univer- selle (LA 10). En ce sens, une des « vertus théologales » de l’art fantastique est l’ima- gination créatrice qui « invente » des formes pour incarner l’inconnu. Mais au-delà des frontières génériques du récit, soit du « corps » commun à ces deux formes de création, nous nous proposons de nous placer au niveau de l’« âme » et de considérer les récits parabolique et fantastique en tant que véritables événe- ments pour le lecteur, car les deux ont pour but de saisir le moment privilégié d’une « rencontre transformatrice » 4 , située « entre l’aboutissement d’une expérience exis- tentielle et l’avènement d’une imperceptible mutation personnelle. » 5 Tout en défi- nissant le fantastique, Marcel Schneider le relie au sentiment religieux tel qu’il a été formulé par Sait Augustin : [A]ffinités et différences, cela ne définit-il pas aussi le fantastique ? Il provient de notre inquiétude et pourtant nous éprouvons du plaisir à revivre nos épou- vantes. Il nous exprime complètement et pourtant il nous dépasse en allant au- delà des données des sens et de la raison. […] Si quelque part de nous-mêmes, large ou exiguë, ne lui était déjà acquise, il ne pourrait agir sur nous. C’est cette part-là que sollicitent les écrivains et les artistes.

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