AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 156 11 Ibid., p. 113. 12 Marcel Schneider, Le Labyrinthe de l’Arioste, essai sur l’allégorique, le légendaire et le stu- péfiant, Paris, Bernard Grasset, 2003. multe du départ. » 11 Marcel Schneider, dans Le labyrinthe de l’Arioste 12 , reprend l’image de ce dieu à deux visages pour synthétiser les traits essentiels de la littérature du bizarre : « Le fantastique possède deux visages comme Janus : un aimable, un terrifiant. Ambigu par essence, redoutable par ses effets, il symbolise le caractère énigmatique, secret, déconcertant de la condition humaine. » (LA 61) C’est ce mystère de l’être que le fantastique veut désormais scruter. Et, lorsqu’on s’égare dans les labyrinthes de l’étrange, on est emporté par cemouvement d’intério- risation marquant l’attachement à la trame profonde, voire cachée de l’existence, afin de cristalliser ce « sens supérieur » dont parle Perrot, le seul apte à transmuer la « vallée des larmes » et à immortaliser l’être. Dans son essai intitulé « Discours du fantastique », Marcel Schneider insiste sur le fait que l’éclairage du secret se fait de l’intérieur, que la lumière révélatrice de la vérité jaillira du cœur des ombres, car « les ténèbres ont autant à nous apprendre que les lumières » (DF, 86). C’est donc par une descente que la connaissance fantastique débute : Tout ce qui imite les démarches de l’inconscient ressortit au fantastique. [...] C’est une liturgie de l’éphémère comme de l’indicible. C’est parce qu’il nous fait franchir une limite, entrer dans un autre ordre qu’il entretient des affinités avec le métaphysique et surtout avec le sacré. La littérature fantastique est une of- frande sur les autels au Dieu Inconnu. (DF 18) Dès qu’il plonge dans les abîmes de l’être, le dessein du fantastique est de rendre perceptibles les pulsions de l’inconscient et de refaire la liaison avec le sacré, à travers une écriture ne reposant que sur les lois de l’âme désireuse d’aboutir, par la création, à une vision unitaire où désir humain et universel coïncident. Et, comme le souligne le théoricien du fantastique, ce « Dieu Inconnu » n’est « ni Satan ni le Seigneur des épouvantes nocturnes » (DF, 21), il est le germe du divin caché en nous qui se manifeste tout en se dérobant, il est cette énergie latente qu’une fois activée finit par métamorphoser l’individu et reconfigurer le monde tout entier. Descendre aux profondeurs de l’être, c’est accéder à cet autre qui vit en soi, fami- lier et inconnu à la fois, vu que, comme le souligneMarcel Schneider dans son « Dis- cours du fantastique » : « par les chemins du pareil et du dissemblable, [le fantas- tique] nous mène du connu à l’inconnu, du familier à ce qui nous rencontre pour la première fois. » (DF 9) La traversée du labyrinthe intérieur par des sentiers semés d’invisibles obstacles qui ressemblent à une errance implique l’acceptation de ce « qu’exige la connaissance par des procédés irrationnels […] [qui] se fait à [nos] risques, [mais qui] révèle une vérité de l’ombre qu’on doit ensuite accommoder à la lumière ». (DF 87) Ensuite, point de prêtres pour nous expliquer ce qu’on a vu ou entendu lors de cette initiation personnelle, car « les fidèles du fantastique, solitaires dans leur quête de connaissance, se trouveront également seuls pour donner un sens à ce qu’il auront découvert. De cette vérité d’en bas, […], ils essaieront d’en retenir quelques étincelles, promesses d’accomplissements futurs ». (DF 87) Le lecteur n’est pas seulement interpellé à imiter un modèle de conduite exem- plaire, mais à tourner vers l’intérieur, à se placer en contact avec les principes pri- mordiaux afin de découvrir la source de l’éternelle analogie qui ramène tout à l’unité.

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