AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 164 que la réserve voire le choc souffert par Lili aumoment où son père décide de refaire sa vie. Elle perçoit sa belle-mère comme une intruse qui s’interpose entre elle et son père, qui vole une place qui avant était la sienne. Puisqu’elle ne voulait pas que cette période d’« attente indéfinie infusée demélancolie, de patience et d’émois », (SG21) la période de solitude avec son père finisse par un remariage, ce n’était pas une autre famille qu’elle attendait. Une difficulté – pour l’enfant à accepter cette nouvelle famille -, c’est de renoncer au statut qu’elle occupait auparavant. Ainsi, Lili ne sera plus la fille unique de son père puisque celui-ci essaiera de ne pas faire de différences entre sa fille biologique et ses beaux-fils. Un exemple illustrant les nouvelles règles établies au sein de la fa- mille recomposée est l’épisode où Gabriel ne reconnaît pas la voix de sa fille qui at- tend à la porte de son bureau : « Il prétend que les voix des enfants se ressemblent toutes, ce qui est faux. Il ne peut que distinguer la sienne entre toutes, sa fille unique pendant cinq ans. Il se doit de le faire. Mais il ne veut pas marquer de différences entre elle et les autres, les nouveaux venus. Il est toujours soucieux d’équité. » (SG 25) Pourtant, ce souci d’équité blesse Lili dans le plus profond de son être. « Qui est- ce ? / C’est moi ! /Moi-qui ?». Ce petit dialogue n’est pas sans retentissement. Il rap- pelle la ritournelle jouée par Lili avec sa grand-mère au début du roman. Le père ne fait qu’approfondir ce trouble intérieur de la fille, cette recherche de soi à l’intérieur d’une famille suffocante. Si elle n’est plus sa fille unique, alors quel est son statut dans cette nouvelle famille? Un autre enfant parmi ses quasi-frères ? En dépit de son effort pour ne pas faire de différences entre les enfants, Gabriel garde envers Lili quelques habitudes qu’il n’aura jamais avec ses beaux-enfants. Par exemple, il la régale progressivement, au fil de ses anniversaires et des réussites aux examens des bijoux hérités de Nati, sa grand-mère. Pour ses vingt ans, Gabriel garde le plus joli collier de perles noires, le dernier, qu’il lui offre pendant une soirée pas- sée au restaurant, seulement à eux deux. Mais, pendant le rendez-vous, ce collier re- présentant l’appartenance à une lignée (les origines de Lili), se déchire sous ses ca- resses. Les centaines de perles tombent par le sol et sont cueillies par la jeune femme. Nous observons dans le collier déchiré un symbole de l’identité fragmentée de Lili, déchirée en mille morceaux qu’elle essaie de ramasser pendant toute sa vie afin de construire son « puzzle » identitaire. Ce dînermarque aussi le passage de Lili dans l’âge adulte, puisque son père la considère prête à apprendre la vraie histoire de la disparition de sa mère, lui témoignant même les choses les plus dures que la fille aurait préféré ne pas savoir : « De la répugnance, voilà donc tout ce qu’elle a su inspirer à sa mère, d’entrée de jeu. Ce n’est plus une sensation de nausée qu’elle éprouve, [...] mais une brûlure intérieure ; le mot « répulsion » lui fait l’effet d’une coulée d’acide dans l’œsophage ». (SG 138) La vérité est cruelle et Lili a dumal à res- ter indifférente à la sincérité débordante de son père. Ce dîner est un des rares mo- ments du roman où l’on surprend un dialogue entre les deux, ce qui renforce l’inva- sion des autres membres de la famille qui volens nolens leur ont volé la plus grande partie de leur temps passé à deux. Quelques années auparavant, son père invite Lili en voyage dans une ville d’Eu- rope de son choix : « Une semaine lui et elle, une semaine seule avec lui ! Et dans le lieu qu’elle choisira ! Soudain elle se détache du lot, elle est distinguée des autres filles de la famille, son père se souvient qu’elle est sa vrai fille, son unique. » (SG 81) Ces moments d’appréciation sont très attendus par Lili, elle déborde de bonheur au moment où son père lui fait cette proposition. Elle passe des heures à trouver la

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