AGAPES FRANCOPHONES 2016
Roxana NOJA L’histoire du roi Bilboc en tant que clé interprétative de l’univers germanien 165 meilleure destination et finit par choisir Trieste. Pourtant, le voyage ne s’accomplira jamais, les plans étant détruits par la mort de Christine, une des jumelles, qui sur- vient peu de temps après. Le statut de beau-père de Gabriel est souligné lors de l’apparition du père des ju- melles qui, à un moment donné, leur rend visite. Bien sûr que les filles ignorent la présence de leur beau-père face à leur père biologique qu’elles n’ont pas vu depuis des années. « Son père lui accorde davantage d’attention. Est-ce parce qu’il s’est sen- ti lui aussi négligé, voire floué, quand l’ex-mari de sa femme a raflé une large part de l’affection de ses belles-filles et mis en sourdine son autorité [...] ? » (SG 81) Lili se réjouit de cette visite, puisqu’elle croit que son père a enfin éprouvé les mêmes sen- timents qu’elle, qu’il comprend la difficulté de partager les êtres chères en dépit de tout souci d’équité. Elle languit après ses appréciations, après sa tendresse. Un seul mot de reconnaissance l’empêche de quitter la maison familiale après le départ de tous les autres enfants : « Toi seule tu auras su tenir le coup dans cette désolation. Tu es forte ma fille, je suis fier de toi. Oui, fier de toi ». (SG 110) La soif d’amour de Lili est renforcée par l’importance qu’elle donne à cesmots de reconnaissance, illus- trant à quel point elle sentait le besoin des signes d’affection. La déception que son père lui cause atteint un sommet aumoment où Lili le sur- prend ivre dans les bras de sa quasi-sœur, Jeanne-Joy, l’aînée de la famille. La des- cription de la scène a une puissance visuelle profonde, voire repoussante qui choque Lili. Elle n’a jamais vu son père ivre ni, surtout, nu. Mais il est accablé par les chagrins qui se sont enchaînés : la mort de Christine, le départ de Chantal et de Paul et la maladie de Viviane, donc il se noie dans l’alcool jusqu’à en perdre la raison. Quant à Jeanne-Joy, c’est samanière de refouler ses frustrations ramassées pendant les années, celle de fille sage ignorée. Cette relation illicite entre Gabriel est Jeanne- Joy est explicable par le complexe d’Œdipe, puisque les membres d’une famille re- composée ne sont pas protégés par les liens de sang des pulsions sexuelles. Normale- ment, le rôle de la mère est d’interdire le père à ses filles, mais entre les deux, il n’y a pas cette relation biologique. Quelques mois plus tard, Jeanne-Joy accouche de Sophie, la petite handicapée, éveillant en Lili des soupçons que son père écarte : « Sache, ma fille, qu’un homme ivre n’est bon à rien, surtout avec une femme qui s’invite dans son lit, mais qui ne lui inspire aucun désir. » (SG 114) Ainsi, on apprend que la petite n’était pas de Gabriel et que c’était Jeanne-Joy qui avait pris l’initiative de cette aventure. Lili gardera une relation proche avec son père jusqu’à la mort de celui-ci. C’est elle qui lui rendra visite et prendra soin de son bien-être. Sa perte est, peut-être, la plus forte de toutes celles qu’elle a dû dépasser pendant sa vie : «Tout est consommé, tout est pardonné. Sa voix qui n’a jamais porté bien loin, jamais atteint sa mère en- fuie et disparue, ni tant d’autres personnes dont ellemendiait l’attention, porte cette fois avec justesse, avec limpidité. » (SG 225) Elle dit à son père tout ce qu’elle a gar- dé en elle pendant sa vie entière, cette conversation avec son cadavre représentant unmoment de profonde libération.Même après lamort de son père, Lili est toujours prisonnière du sentiment qu’il y avait encore quelque chose, un secret que Gabriel lui a caché. Elle cherche dans tous les documents de la famille, inspecte les données, mais n’y trouve rien. Si jamais son père a eu un secret, personne ne l’a appris, car il n’en reste aucune trace.
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