AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 166 Le rapport au langage Maintes fois, les larmes ont été associées à une impossibilité de communiquer , de nommer, d’extérioriser verbalement les troubles intérieurs, traduisant une incapa- cité desmots à contenir la profondeur des sentiments. Dans Petites scènes capitales, le rapport au langage est essentiel, SylvieGermain donnant une importancemajeure aux choix des mots. Elle choisit soigneusement chaque mot, chaque expression, ré- ussissant à créer un texte à la musicalité parfaite qui s’adresse à notre sensibilité. Mais le rapport au langage ne se borne pas à la forme, il se traduit aussi dans la ca- ractérisation du personnage. Ainsi, les larmes du roi Bilboc, exprimant le manque demots, s’identifient avec l’incapacité de la protagoniste, Lili, d’extérioriser ses réac- tions face aux événements qui marquent sa vie. Elle reste dans les coulisses, car l’é- motion étrangle ses mots, ne lui permettant pas de dire sa réplique sur la scène de la vie. Le symbolisme des larmes est multiple, parmi les interprétations possibles, celle de la purification. D’un côté, même si le geste des pleurs est interprété différemment en fonction du code social, dans lamajorité des cultures il est spécifique aux femmes. Ce sont les femmes qui sont les pleureuses dans les paysméditerranéens, les embau- meuses vêtues de noir qui sont payées pour dire des lamentations. Mais il y a aussi les dames de beauté, qui supplient leurs amants à l’aide des pleurs. Peut-être que la plus célèbre de cette dernière catégorie reste Marie Magdalena, la pécheresse déliv- rée par Jésus- Christ. Les femmes pleureuses rappellent aussi les sirènes que la my- thologie décrit comme des femmes fatales dont le chant attirait les hommes dans leur piège. Si les romans associaient le pleur aux femmes, les hommes étant empê- chés de pleurer par la vertu stoïque, chez les Grecs, les hommes pleurent sans au- cune honte, un exemple représentatif étant Achille dans le premier livre de l’ Iliade . La Bible aussi nous présente des hommes qui versent de larmes parmi lesquels le prophète Jérémie, le roi David et surtout le Christ. Pourtant, la fonction essentielle des larmes, celle d’exprimer l’inexprimable, ne tient pas compte du genre. En plus, les larmes remplacent le langage de ceux qui ne peuvent pas parler, un bon exemple étant les enfants, qui afin de transmettre leur malaise, pleurent. Le langage n’étant pas encore assez développé, ils font appel aux larmes afin de montrer leurs désirs. Le symbolisme des larmes est assez complexe, pourtant nous trouvons cette dernière interprétation la plus utile et précieuse pour notre démarche. Le conte inséré à l’intérieur du roman nous présente un roi que la richesse et les privilèges du pouvoir ne peuvent plus contenter puisqu’il est accablé par la solitude. Sa tristesse et si poignante qu’il n’y a pas assez de mots pour la traduire. Ce n’est que «son thé aux larmes» qui calme sa douleur et protège son cœur «d’une fine croûte de sel». Inévitablement, le conte éveille la problématique du langage à l’intérieur du roman, une des caractéristiques définitoires de la protagoniste étant l’incapacité d’exprimer son trouble intérieur face aux «scènes capitales» qui ont marqué sa vie. Pour Lili, l’absence de mère est un handicap qui la suivra pendant toute sa vie, qui la poussera dans une quête identitaire profonde, et influencera sa vie à jamais. Parfois, le livre peut donner l’impression qu’il se concentre sur les conséquences né- fastes subies par les enfants à l’intérieur d’unmilieu familial pathologique. L’écrivain souligne d’une manière originale comme est grande la douleur de l’enfant qui n’est pas aimé, le lecteur se sentant parfois devant un évangile dumanque d’amour. Para- doxalement, l’importance de l’amour pour le développement normal de l’enfant est

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