AGAPES FRANCOPHONES 2016

Roxana NOJA L’histoire du roi Bilboc en tant que clé interprétative de l’univers germanien 167 mise en valeur par les suites de son absence. Quant à Lili, une des conséquences de la carence affective est un défaut de langage. Dès les premières pages, le lecteur ap- prend que la fille a un problème d’expression: « Barbara, la barbare, l’étrangère, la sauvage. La bredouillante, la mal parlante dont la bouche ne sait proférer que des sons inarticulés. » (SG 29) Même si le roman commence in media res, par une question faisant partie d’un dialogue entre la protagoniste et sa grande mère, les répliques de Lili dans le roman sont très peu nombreuses, se bornant à une question refrain: «Moi qui?». Pourtant, avec le temps, elle n’ose même plus poser cette question. Le silence s’approfondit en même temps que la douleur et la gravité des événements qui marquent sa vie semblent la rendre muette. Un de ces épisodes, c’est la réaction de la fille face au souci de son père de ne pas faire de différence entre elle et le reste des enfants de la famille. Un après-midi elle se poste derrière sa porte et frappe à coups précipités. Elle a une question urgente à lui poser. [...] Qui est-ce? Demande-t-il- C’est moi! Eh bien oui, moi, moi, sa seule vraie fille, quand même! [...] La voix paternelle re- tentit: -Moi qui? [...] Moi qui? répète-t-il en insistant sur le pronom interrogatif. L’enfant sent le sol chavirer sous ses pieds, et le couloir vrombir de silence. –Je ne sais pas. Finit-elle par dire d’une voix étranglée. (SG 25–26) Comme nous l’avons déjà mentionné, pendant toute son enfance, Lili vit avec le dé- sir de se distinguer du reste des enfants dans les yeux de son père, étant donné qu’elle était sa seule fille biologique. Pourtant celui-ci était trop soucieux d’impartia- lité et il s’efforçait de traiter Lili exactement comme les autres, comportement qui a énormément blessé la fillette. Les mots de celle-ci se perdent dans la douleur, le désespoir et lemanque d’amour, ils s’enferment dans son cœur pour ne ressortir que très tard, peut-être trop tard, à la mort de son père. Ce n’est qu’à la fin du livre que la protagoniste semble être arrivée au bout de sa quête identitaire. Elle peut enfin accepter ses origines, sa famille, ses manques et surtout elle-même. Le livre nous présente deux moments de délivrance langagière. D’abord le dialogue avec le cadavre de son père. Tous lesmots non-prononcés qu’elle a gardés au fond de son cœur sortent à la surface devant le cadavre de son père. Face à la mort, elle trouve le pouvoir de lui dire tout ce qu’elle n’a pas osé lui dire quand il était en vie. « Tout est consommé, tout est pardonné. Sa voix qui n’a jamais porté bien loin, jamais atteint sa mère enfuie et disparue, ni tant d’autres personnes dont elle mendiait l’attention, porte cette fois avec justesse, avec limpidité. » (SG 225) Quant audeuxièmemoment de libération langagière, il s’agit d’une improvisation ludique consistant en imiter des sons d’oiseaux dans le compartiment d’un train. (SG 246) L’épisode se trouve en symétrie avec un autre moment du début du roman où la fille imitait les sons d’oiseaux qui provenaient de la ménagerie située aux alen- tours. C’étaient-elles qui « berçaient ses siestes et ses nuits » et remplaçaient « la voix inconnue de samère, sa voixmanquante et désirée » (SG20) Si, à cemoment-là de son enfance, elle était incapable d’articuler des sons, à la fin du livre « sa voix sonne avec force, enfin ». (SG 246). Ces moments de délivrance langagière sont signe de maturité, de l’arrivée à la fin de sa quête identitaire troublante.

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