AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 168 12 Goulet, Alain, Sylvie Germain: Œuvre romanesque, Un monde des cryptes et des fantô- mes, format en ligne. Disponible sur livre.prologuenumerique.ca (consulté le 29 février 2016). 13 Ibidem. La structure du roman, entre joie et tristesse Un autre lien, cette fois-ci de nature structurale, se tisse entre le titre, la structure du roman et l’histoire du roi Bilboc. Comme le titre l’indique, le roman est formé de scènes capitales de la vie de la protagoniste. Il s’agit d’un titre – oxymore puisque les scènes existentielles « capitales » ne peuvent pas être « petites ». Le narrateur choi- sit lesmoments importants de la vie de Lili, laissant de côté les détails quotidiens qui tendent à effacer les premiers. Mais l’importance d’unmoment n’est pasmesurée en fonction des rapports universellement connus, c’est-à-dire que dans le roman on ne trouve pas seulement des scènes qui se limitent aux événements majeurs qui mar- quent la vie d’une personne comme la naissance, le mariage ou le deuil. L’impor- tance est dictée par l’intensité de l’instant vécu, par la profondeur de l’émotion et sa portée sur le développement de la protagoniste. Ainsi, une « scène capitale » pré- sente la première rencontre avec lamer ou le chant des oiseaux qui habitent les alen- tours, des scènes qui à la première vue peuvent sembler dépourvues de grande im- portance, mais qui, en réalité, marquent la vie de Lili. Des scènes qui se ressemblent aux pièces d’un puzzle et que le lecteur doit mettre ensemble afin de comprendre la trame de l’histoire. La difficulté de cette démarche renvoie précisément à l’identité fragmentée de la protagoniste qui ne cesse de se chercher à travers tout le roman. Comme nous venons de l’affirmer, une liaison peut être observée entre l’en- chaînement des scènes capitales et la parabole. Le roi Bilboc se prépare un thé aux larmes, aux larmes de tristesse, mais aussi aux larmes de joie provoquées par les histoires qu’il se racontait et les différentes réactions que celles-ci lui provoquaient. Cette alternance joie – tristesse semble aussi rythmer les scènes capitales qui com- posent la vie de Lili. À l’instar des larmes du roi, la joie et la tristesse s’enchaînent au fil de pages tout en construisant la structure du roman. La question de la joie et du bonheur de la protagoniste est un fil sensible qui semble se rompre à chaque page. Cette vulnérabilité du bonheur est suggérée dès les premières pages du roman par les questionsmétaphysiques que Lili se pose. : «Moi- qui ? », « Et avant, j’étais où ? ». L’intrigue est établie. Ce n’est qu’un trouble à l’inté- rieur de la famille qui peut susciter ce genre de questions trop lourdes pour un en- fant. On ne peut pas nier le fait que le roman se concentre sur une enfance malheu- reuse, sur les conséquences dumanque de l’amourmaternel, dudeuil et de la recom- position familiale sur le développement de l’enfant, comme dans la majorité de ses livres, Sylvie Germain retrace le chemin d’un personnage qui part de la nuit vers la lumière ou, plus précisément, qui fait un effort pour voir la lumière dans la plus pro- fonde des nuits, comme elle-même en témoigne : « La lumière est à l’origine, elle sourd d’un « tohu bohu », d’un magma des ténèbres ». 12 Ainsi, dans Petites scènes capitales, on a l’impression que le bonheur s’efface devant l’effort de la protagoniste pour faire son deuil. Mais, Sylvie Germain décrit précisément cet essai de vivre avec sa douleur tout en trouvant la joie dans les choses simples comme la vue d’un arbre ou l’admiration de la mer. Ainsi, Lili fait partie de la série des personnages germa- niens cryptophores 13 , caractéristique attribuée par AlainGoulet aux personnages qui vivent avec une « crypte » comprise comme la conséquence d’un événement trau-
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