AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 182 2 Schmitt, Éric-Emmanuel, Lorsque j’étais une œuvre d’art, Paris, Le Livre de Poche, 2004 [Albin Michel, 2002], p. 21. Les citations tirées du roman renvoient à cette édition et en res- pectent la pagination. Dans le texte de l’article, elles seront suivies du titre du roman abrévié en L et du numéro de page. qué sa vie de manière décisive. La relation des événements débute avec la tentative de suicide du jeune homme qui, à vingt ans seulement, est incapable d’affronter son insignifiance, son « invisibilité » sociale. Il est l’anonyme par excellence : « un visage fade, sur un corps fade » 2 et son sentiment aigu de l’échec est d’autant plus vif qu’il est le frère cadet de deux jumeaux superbes, qui gagnent leur vie en exploitant leur image et réussissent dans un milieu de l’éphémère réputé impitoyable : Journaux, posters, affiches, publicités, clips, films, les supports mercantiles achetaient à prix d’or la possibilité de montrer les frères Firelli. La force de la beauté est de faire croire à ceux qui la côtoient qu’ils sont eux-mêmes devenus beaux. Mes frères gagnaient des millions en vendant cette illusion. […] Je ne pouvais blâmer les gens de tomber dans le piège de son mirage, j’en avais été moi-même la première victime. Enfant, j’étais persuadé d’être aussi magnifique qu’eux. ( L 19–21) Mais pour Tazio l’illusion se dissipe, il se découvre différent et, incapable d’assumer sa différence et son impuissance : « Je ne souhaite à personne de cohabiter, dès l’en- fance, avec la beauté. Entrevue rarement, la beauté illumine le monde. Côtoyée au quotidien, elle blesse, brûle et rée des plaies qui ne cicatrisent jamais » ( L 199), il s’apprête à se suicider. C’est à ce moment que survient la rencontre avec Zeus-Peter Lama et Tazio cède au mirage de la célébrité que celui-ci lui annonce. Son invisibi- lité, vécue comme unemalédiction–«C’est incroyable à quel point vous n’accrochez point le regard. On dirait que vous n’avez pas de relief. Vous êtes plat » ( L 30), lui dira Zeus – est en fait synonyme de liberté. Le pacte avec Zeus marque le début de sa descente aux Enfers et scelle la renonciation à cette liberté, au profit de la visi- bilité, de la « densité » dont le jeune « fade, amorphe, vide et déprimé » ( L 32) est avide et que seul l’artiste peut lui conférer. « Que devient le pauvre Faust après que le Diable prend possession de son âme ? », s’interroge Michel Meyer (2004, 111). Il devient prisonnier duMal incarné par Zeus, mais aussi par son propre désir démesuré de réussite et de vengeance, pri- sonnier de son propre corps et de son statut d’œuvre d’art. Éric-Emmanuel Schmitt réinterprète avec une ironie subtile les mythes de Faust et de Pygmalion, montrant, une fois de plus, l’extraordinaire capacité du mythe à se constituer en noyau poïé- tique, à dynamiser le faire et l’imaginaire créateur. Zeus-Peter-Lama, le Diable, le Mal en puissance, est un Narcisse qui incarne au plus haut degré « toutes les formes de „vanité”, d’auto-admiration, d’autosatisfaction et d’autoglorification » (Lasch 2006, 62). Il est le Narcisse performant, inégalable et irremplaçable : « J’innove. Je transcende. J’ouvre une voie. Sans moi l’humanité ne serait pas ce qu’elle est » ( L 6). Le résultat de son orgueil créateur ne peut être que l’œuvre d’art parfaite, l’es- sence pure de de l’imagination détachée de toute forme d’imitation et du geste créa- teur inimitable et irrépétible, qui ne connaît pas l’impossible ou l’interdit. À l’aide du docteur Fichet, son complice, Zeus métamorphose complètement le corps-ma- tière de Tazio, grâce à des interventions chirurgicales et à des greffes. Adam bis, « unique, bizarre, singulier, différent » ( L 65), est le triomphe du génie humain et

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