AGAPES FRANCOPHONES 2016
Valentina RĂDULESCU Éric-Emmanuel Schmitt et le récit-parabole 183 de l’artificiel sur la banalité, sur lemanque d’imagination et d’extravagance de la na- ture, la consécration d’un système de valeurs interpellant : « le Diable se prend pour Dieu, le laid se mue en beauté et ce qui est corporel est institué œuvre d’art » (Meyer 2004, 112). Consécration aussi de la domination absolue de Zeus sur sa création, à laquelle il s’identifie : « Tu es mon geste. Tu es ma vérité. » ( L 65) et sur le monde : « J’enfonce le monde entier. Je n’ai plus de concurrents. Je règne. Tu es ma bombe atomique. Plus rien, jamais, ne sera pareil après toi » ( L 65). Avant son instauration en tant qu’œuvre d’art, des funérailles soigneusement mises en scène gomment toute trace de l’existence antérieure de Tazio, allant jusqu’à falsifier son image, afin que rien ne subsiste de son ancienne apparence. Quant à son Moi véritable, il est étouffé par celui d’ Adam bis, le nouveau Narcisse propulsé par son statut étrange dans le monde tellement convoité de ses frères. Adam en devient le nouveau centre d’intérêt, l’image incontournable à la une de tous lesmédias – « la notoriété est un animal qui se nourrit de lui-même » ( L 84). Les manipulations froides de Zeus-Peter-Lama le maintiennent au cœur du spectacle et du scandale médiatique, sa célébrité, ainsi que sa valeur atteignent des côtes inimaginables. Adam est grisé et rassuré par ses nouvelles expériences : non seulement il a trouvé sa « niche dans la vie » (Lasch 2006, 52), mais l’image de ses frères commence de pâlir, érodée par la sienne, leur déchéance est le symbole de sa réussite, les rôles s’inversent, son triomphe est total : Inouï ! Invraisemblable ! Innovant ! Décapant ! Transcendant ! Aucun de ces mots n’avait vraiment de sens, mais la force avec laquelle ils étaient proférés les rendait éclatants. Ils rompaient avec le froid de l’indifférence qui m’avait glacé jusqu’aux os toute ma vie, je me dorais aux rayons de la reconnaissance, je nais- sais enfin… ( L 81) Le personnage jouit donc d’une « gloire-reflet » (Lasch 2006, 53) : il aime être ad- miré, mais aussi enregistrer les réactions de son public, échos et garanties de son pouvoir de séduction. Le nouveauNarcisse a aussi « besoin des autres pour s’estimer lui-même » (Lasch 2006, 36), pour maîtriser son insécurité, ce qu’il ne peut faire « qu’en voyant son “moi grandiose” reflété dans l’attention que lui porte autrui, ou en s’attachant à ceux qui irradient la célébrité, la puissance et le charisme » (Ibi- dem). Dans cette perspective, Adambis est aussi dépendent de son public que de son créateur. Zeus-même insiste, dans une superbe démonstration de lucidité et de prag- matisme manipulateur, sur l’interaction avec les autres et sur le discours des autres comme condition sine qua non d’existence, de visibilité, de tout un chacun sur le plan social : Mon jeune ami, chacun de nous a trois existences. Une existence de chose : nous sommes un corps. Une existence d’esprit : nous sommes une conscience. Et une existence de discours : nous sommes ce dont les autres parlent. […] Seule la troi- sième existence nous permet d’intervenir dans notre destin, elle nous offre un théâtre, une scène, un public ; nous provoquons, démentons, créons, manipu- lons la perception des autres ; pour peu que nous soyons doués, ce qu’ils disent dépend de nous. ( L 104) Il est intéressant de remarquer que si l’image d’ Adam bis s’offre à son public, elle a, en revanche, des contours assez flous pour le lecteur. Tous les personnages du ro- man, excepté celui de Tazio avant et après sa métamorphose, sont décrits au détail.
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