AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 184 Zeus manipule son public, Schmitt manipule son lecteur, le provoquant constam- ment à construire l’image d’ Adambis à partir de références éparpillées dans le texte. Ainsi, l’idée directrice de l’esthétique de Zeus : « La laideur est une bénédiction qui appelle l’exception et peut transformer une vie en destin » ( L 31), son refus de l’imi- tation et le désir de choquer à tout prix, de bousculer tous les canons de la beauté et toutes les règles de la création, d’innover en créant une sculpture vivante, sont au- tant de repères qui permettent au lecteur de construire une/des image(s) d’ Adam bis d’une beauté monstrueuse dissymétrique, avant que les notations évasives du narrateur quant à sa nouvelle apparence, le choc du public ou les commentaires iro- niques (« - Tiens, la créature a perdu son docteur Frankestein ? – Non, c’est Quasi- modo qui cherche sa cloche ! [ L 87]) ne viennent confirmer la justesse des construc- tions imaginées par le lecteur. La reconstruction du visage original de Tazio est en- core plus problématique, il n’y a pratiquement pas de repères, il s’estompe dans l’in- différenciation de l’anonymat. Accorder une si large part à l’imagination du lecteur est pour lemoins surprenant dans un roman basé sur le jeu et les enjeux de l’invisibilité et de la visibilité du per- sonnage central : s’agit-il d’une technique demanipulation pour impliquer le lecteur dans le récit et maintenir son intérêt constant à l’égard de celui-ci ? D’une modalité de déterminer le lecteur à s’identifier avec le personnage ou avec l’un des deux créa- teurs et de construire une image qui reproduise la sienne ou qu’il aimerait être la sienne ou celle de son Adam bis ? Ou tout simplement une modalité de montrer que quelle que soit l’image de soi qu’un individu projette à l’extérieur, celle-ci n’est que partiellement saisissable ? Tout comme son essence, qui peut être totalement dévoi- lée ou occultée par l’apparence ? Ou, s’agit-il, tout simplement, de réitérer l’idée que tout acte de lecture est une réflexion et une reconstruction personnelle d’un texte donné ? Si, dans l’ensemble, Tazio donne peu de détails sur son apparence en tant qu’œuvre d’art, son créateur en fait de même. Il se contente de mentionner que tous les organes visibles de sa créature ont été métamorphosés, excepté les yeux. Il y a pourtant un aspect de sa création sur lequel il insiste, fidèle à son goût de choquer : à l’aide d’une greffe, le sexe d’ Adam bis est devenu un « sonomégaphore », organe qui n’est évidemment pas décrit, le narrateur laissant à chacun la liberté de l’imagi- ner, mais qui épate, effraie, enthousiasme, assure à son possesseur des expériences sexuelles inouïes et, logiquement, augmente le prix de l’œuvre : « Puisque j’ai riva- lisé avec la Nature, disons que, sur Adam bis, j’ai enfin conçu le sonomégaphore idéal, celui dont l’humanité, femmes et hommes, rêvaient depuis toujours. Voilà, c’est fait. Ça existe » ( L 90). La relation d’une partie de ses expériences, faite avec humour et ironie, est une critique à peine voilée de l’obsession de la sexualité à l’époque contemporaine. Passionnante dans un premier temps, à ce point qu’ Adam bis ose s’imaginer l’égal de son créateur dans une triade indestructible («Quelle sottise ! se perdre dans le hasard alors qu’il y avait l’art, Zeus-Peter Lama et moi ! » [ L 68]), l’existence d’œuvre d’art devient de plus en plus traumatisante. Adamest en permanence isolé, il se réfugie dans l’alcool, tous les espaces qu’il habite sont de véritables prisons, il n’a plus de repères identitaires et se considérer l’égal de Zeus est un leurre. Car Zeus n’est qu’un Pygmalion cynique, pour lequel Adambis est la création idéale, mais pas encore déshumanisée :

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