AGAPES FRANCOPHONES 2016
Valentina RĂDULESCU Éric-Emmanuel Schmitt et le récit-parabole 185 – De quoi souffrais-tu lorsque je t’ai rencontré ? D’avoir une conscience. Pour te guérir, je t’ai proposé de devenir un objet. Deviens-le complétement. Obéis- moi en tout. Abolis-toi. Ma pensée doit se substituer à la tienne. – En somme, vous voulez que je devienne votre esclave ? – Non, malheureux ! Esclave, c’est encore trop ! Esclave, ça a une conscience ! Esclave, ça veut se libérer ! Non, je veux que tu deviennes moins qu’un esclave. Notre société est organisée de telle sorte qu’il vaut mieux être une chose qu’une conscience ! ( L 100) Ce dialogue est important pour illustrer le véritable rapport de forces entre les deux hommes : bien que son emprise sur sa créature semble totale, Zeus n’a pas la capa- cité d’anéantir la pensée ou la volonté d’Adam. Tant qu’il réussira à opposer une résistancemêmeminimale, Adamne deviendra pas une simple apparence et il a une chance de préserver son humanité. Même si ce dialogue prouve que le pouvoir du Mal n’est pas illimité, Adam en a été profondément affecté et il se situe sur la fron- tière fragile où tout peut encore arriver : il peut être anéanti ou il peut se sauver. Michel Meyer résume brillamment l’action destructrice de Zeus-Peter Lama : Le Diable, pour se démarquer de Dieu, doit dédiviniser le corps, en lui infligeant un sort qui réduit l’humain à ce qui n’est pas lui à proprement parler. Le Diable crée sa différence en abolissant les bonnes différences, celle du Soi et de l’Autre en nous, il annihile l’identité de l’homme en tant qu’homme ; il est violence et perversion. Le corps perd sa distance avec le Soi en devenant le Soi sous le scal- pel de Zeus-Peter Lama. Le Mal est ici la mauvaise différence que l’on fait res- surgir : le corps comme résumé de la personnalité, qu’on anéantit dans l’escla- vage des apparences. Ce qui est diabolique est la confusion de l’apparence et de la réalité, des fausses valeurs et des vraies. Quand le corps est le maître, la dé- chéance n’est pas loin. C’est cela le coup de génie du Diable quand il tient Faust entre ses mains. (2004, 121) Les certitudes d’ Adam bis se fissurent, l’angoisse refait surface, les perspectives s’estompent. Mais une rencontre inespérée lors de l’une de ses errances sur la plage, celle de Carlos Hannibal – le vieux peintre aveugle – et de sa fille Fiona, offre au jeune homme la chance de sa troisième naissance, celle qui le sauvera. Tout oppose Zeus- Peter Lama et CarlosHannibal : le premier incarne le côté diabolique, individualiste du créateur, le second son côté lumineux, altruiste. Zeus est le cynisme, l’irrespect envers les valeurs humaines et la nature, l’excès sous toutes ses formes. Hannibal est l’authentique, le sensible, l’humilité, la discrétion. Zeus confère une matérialité lourde au corps de sa création, Hannibal la légèreté de l’invisible dans corporel. Àpartir d’éléments impalpables, comme sa voix, par exemple, le peintre reconsti- tue l’image perdue du jeune homme. En lui permettant l’accès à son essence pro- fonde, Hannibal lui apprend à se réinventer ; de son côté, Fiona lui réapprend à ai- mer. Grâce à la franchise de Carlos Hannibal, il apprend aussi à se réévaluer en tant qu’œuvre d’art et à jeter un regard nouveau sur son créateur : « C’est nul ! Esthé- tiquement c’est de la crotte ! Humainement, c’est de la merde. » ( L 137) Le vieux peintre critique ouvertement le chaos dans l’art contemporain, la tendance à con- sidérer comme de l’art conceptuel des créations dépourvues de toute valeur esthé- tique, l’indifférenciation et l’affaiblissement des critères de valeur qui sont une me- nace constante pour l’art. Lemépris des valeurs humaines dans l’acte de création est aussi critiqué et les paroles de Carlos Hannibal invitent le lecteur à réfléchir à des
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