AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 186 questions qui sous-tendent l’ensemble du récit : Est-il possible et, surtout, est-il mo- ral d’utiliser le corps humain comme matière de la création artistique ? Si oui, y-a-t- il des limites des expériences ou tout est permis au nom de l’innovation et du spec- taculaire, quelles qu’en soient les conséquences ? Carlos Hannibal rend à Adam son image, mais ce dernier se retrouvera dans des situations absurdes dans la tentative de récupérer son statut de personne et de prouver que son humanité est intacte : « Non seulement on ne peut pas prouver que vous êtes un homme aujourd’hui, mais on ne peut pas prouver que vous en étiez un avant » ( L 207). À la suite de plusieurs transactions, devenu finalement propriété de l’État, Adam est mis en conservation ; malade, il est envoyé à la restauration. Le dé- roulement du procès au cours duquel il essaie de récupérer son identité tourne au grotesque. L’absurdité des expériences vécues par son personnage permet à Éric- Emmanuel Schmitt de mettre en évidence l’obsolescence et la rigidité de certains aspects du système juridique ou du droit de la propriété, l’inflexibilité de l’esprit hu- main, le mercantilisme du marché de l’art. Un subterfuge sauve finalement Adam : Fiona menace Zeus de le dénoncer pour ses crimes et l’œuvre d’art, déjà tellement controversée, sera déclarée un faux ; com- me il ne vaut plus rien, Adambis est libre de redevenir un homme. Symboliquement, son corps rejette ses greffes, symbole de guérison physique et psychique et de de- struction symbolique duMal. Pourtant, sa mémoire en portera l’empreinte, comme pour lui rappeler une vérité que chacun devrait faire sienne : « LeMal a aumoins un avantage : il sert à comprendre le Mal lui-même » (Meyer 2004, 80). Lorsque j’étais une œuvre d’art est un conte moral et le happy end-cliché, trop prévisible peut-être, conforte l’individu dans un sentiment de sécurité, plus ou moins réelle, par le retour à la normalité, à la banalité du quotidien. En guise de conclusion à cette brève analyse, qui n’a révélé qu’une partie de la problématique dense et des « itinéraires de sens » (Ricœur 1982, 3) multiples que le récit ouvre, soulignons que le texte schmittien surprend trois voies distinctes à suivre, trois options possibles : 1. Vivre par les autres, comme les jumeaux Firelli, abolir sa personnalité et de- venir une image, une illusion, belle ou monstrueuse : « Les apparences ne sont que ce qu’elles sont […]. Plates. Muettes. Elles ne doivent laisser apparaître qu’elles- mêmes. Les apparences n’expriment rien, elles appartiennent aux autres et ne leur sont tolérables qu’à ce prix ». ( L 173) 2. Vivre pour les autres, comme Rolanda – l’artiste/œuvre d’art partiellement déshumanisée, qui assume ce statut comme forme unique d’existence, conçoit et su- pervise ses métamorphoses successives, afin de suivre les effets de mode et de ré- pondre aux attentes de son public : Très fatigant êtreRolanda. Surtout Rolanda taurine . Cornes gêner. Cloche lourde. Rolanda expressionniste très fatigant aussi. Sept opérations. Peau très tirée. Ecchymoses. Plus fermer yeux nuit. Obligée alimenter avec paille. Manger soupe. Que soupe. Perdre dents. Très fatigant être œuvre d’art. Mais Rolanda aimer pub- lic. Tout faire pour public. […] Rolanda artiste. Corps matière. ( L 234–35) 3. Vivre par soi-même, apprendre à s’accepter et à se réinventer dans l’authenticité, avec chaque expérience vécue : Même si mon apparence n’est plus monstrueuse, je ne ressemble pas à un homme ordinaire. Je l’accepte. Mon corps raconte l’histoire de mes erreurs. Les

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