AGAPES FRANCOPHONES 2016

Diana RÎNCIOG Le jardin de Ghethsémani dans la poésie de Victor Hugo et de Gérard de Nerval 191 Jésus Christ accepte l’inévitable ayant une attitude digne et détachée: «[…] de- bout devant ces hommes ténébreux; / Son oeil inépuisable en rayons luit sur eux.» Dans un volume intitulé Victor Hugo et la langue (Chenet-Faugeras 2005, 2) on dé- bat le «problème muet», c’est-à-dire le silence de Dieu, comme expression du com- mencement du monde, s’il y a eu en effet un commencement…ce silence exaspère pourtant le poète roumain Tudor Arghezi dans le Psaume – «Te drămuiesc în zgo- mot i-n tăcere»; «Vreau să te pipăi şi să urlu: Este!» (1980, 45) Dans le texte hugolien La Fin de Satan nous observons un ton grave et sincère à la fois, pour rendre le message clair et frais comme l’eau de tous les jours. En dépit des images de la souffrance (plus forte par la connotation prémonitoire), le poème communique une bonne nouvelle, en effet: la fin du mal, la mort de Satan, la souf- france ayant un bénéfice, le plus important – la victoire éternelle du bien. Domi- nique Rincé note dans son livre (1977, 50): «l’ange damné revêt de nouveau par son repentir l’habit de lumière de Lucifer.» Dans la revue Lire, nous trouvons un article signé par Jean Blin, où l’auteur sur- prend juste cette dychotomie romantique par excellence: Ombre et lumière, Dieu et Satan, grotesque et sublime: les antithèses, dontHugo use et abuse, ne sont pas de simples figures rhétoriques. Elles experiment une vision du monde conçu comme un éternel combat entre les forces antagonistes du bien et dumal. Le mal est, chez lui, en premier lieu la conséquence nécessaire de la création. «Dieu donc fit l’univers, l’univers fit le mal.» Le mal s’identifie ici au monde matériel – «Le mal c’est la matière» – et la nature elle-même, «effra- yant abîme» que Hugo peint sous un aspect lugubre. La loi terrible du monde c’est que «toute la nature que nous avons sous les yeux est mangeante ou man- gée» […] Notre vie est faite de mort. Telle est la loi terrifiante». On songe à Scho- penhauer. (2012, 35) Le poète s’attache aux moindres détails, surtout à ceux d’ordre psychologique, pour dévoiler au lecteur le «film» du sacrifice de Jésus Christ. Hugo réussit à peindre d’unemanière naturelle tous les gestes et les sentiments de Jésus, renforçant délibé- rément ce côté vulnérable, profondément humain, qui le rend solidaire avec les gens. Les répétitions, la technique du détail témoignent de la force expressive de l’au- teur, tout comme de sa capacité extraordinaire de voir ce que les autres ne voient pas, d’entendre ce que les autres n’entendent guère…Hugo dresse une statue vivante de celui qu’il honore et présente comme un héros de l’humanité, venu la sauver et être à jamais son guide libérateur. La trahison de Judas est l’expression du mal le plus redoubtable. Un tel acte est à mépriser et à regretter vivement, il ne fait que nous confirmer la nature duale de l’homme, le péché originel, la contradiction douloureuse dont parlait Pascal dans ses Pensées : l’on veut faire du bien et on arrive à faire le mal! Nous sommes ange et bête à la fois, à vrai dire. Pourtant, l’espoir existe même aux moments les plus sombres: plus on souffre, plus on est précieux aux yeux de la divinité. Victor Brombert, dans son article Ma destinée : l’ordre, c’est le délire (235–236), montre que parmi les notes de travail de Hugo, sous le titre L’Infini dans l’Art, se trouve une phrase étonnante. «Écrite après Les Misérables, alors qu’il rédigeait WilliamShakespeare, cette phrase offre une troublante réponse à l’éternelle interro- gation de Job devant le mystère de Dieu et le mystère du mal.» Hugo écrit: «Le mal est, soit dans la nature, soit dans la destinée, un commencement obscur de Dieu qui

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