AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 192 se continue au-delà de nous dans l’invisible.» La phrase, qui semble enraciner la réalité de Dieu dans la réalité du mal, est à la fois l’écho et le commentaire de nom- breuses autres remarques, à travers l’oeuvre de Victor Hugo, concernant le noir gé- nie à l’écoute du«sanglot» de la création et de l’«affreux deuil» de l’immense nature. La phrase reste enfouie, conclut Brombert, parmi les notes inutilisées. Bien que frappante, il est vrai qu’elle ne proclame rien qui ne soit suggéré de façon plus énig- matique et plus troublante dans les grands poèmes et les romans visionnaires. Mais – continue le critique – à cause de sa formulation explicite, la phrase sur le «com- mencement obscur de Dieu» révèle avec une acuité particulière ce qu’il peut y avoir de naïf et d’insuffisant à lire Hugo comme le chantre rassurant du progrès, de l’a- mour rédempteur et de la fin de Satan. Elle nous dit aussi quelque chose sur cet «ordre » qui est «délire» (sur ce délire qui est son ordre), et que Victor Hugo associe intimement à sa destinée. Dans son analyse de La Légende des siècles (p.XLIV) , Dan Ion Nasta souligne le fait que le poème La Fin de Satan ne commence par le péché d’Adam, mais par le moment oùLucifer est inévitablement transformé en Satan (en traduction roumaine le premier vers est: «De patru mii de ani cădea în abis.»). C’est la succession des ef- fets du mal qui intéresse Hugo, non le moment du début. Mais le poète fait la diffé- rence entre la révolte de Satan et la révolte sainte – «obéissante à Dieu» – (Nasta 1981, 125), car la deuxième est celle qui instaure de nouveau l’harmonie et l’unité primordiale. Le Crist aux Oliviers de Nerval Ce texte est beaucoup plus court, par rapport à celui de Victor Hugo, étant parsemé de noms propres du domaine mythologique, de structures ternaires. Mais ce qu’on voit dès le début c’est que le poème est conçu comme une juxtaposition de cinq son- nets. Jésus apparaît comme un être supérieur par l’attitude digne et sage, sachant quels sont les «amis ingrats», vivant tout seul ses «douleurs muettes». Déjà les arbres du jardin sont «sacrés», tandis que lui, il est le «Seigneur» aux «maigres bras» (symbole de l’ascèse, de la souffrance). Quant au peuple, il est représenté par ceux d’en bas «Rêvant d’être des rois, des sages, des prophètes / Mais engourdis, perdus dans le sommeil des bêtes». L’idée d’être engourdi est fréquente dans laBible et suggère le manque de foi véritable. Le sommeil des autres c’est une expression de l’indifférence; d’ailleurs, Nerval insiste sur cette métaphore du sommeil de l’ignorance («Mais ils dormaient tou- jours!...»). D’où la triple répétition du mot «abîme», accompagné à chaque fois du point d’exclamation. Le décor imaginé par Nerval est impressionnant: tout l’univers astral est un espace qui rejette Jésus, où il ne connaît que la solitude absolue: Tout est mort! J’ai parcouru les mondes; Et j’ai perdu mon vol dans leurs chemins lactés, Aussi loin que la vie, en ses veines fécondes, Répand des sables d’or et des flots argentés: Partout le sol désert côtoyé par des ondes, Des tourbillons confus d’océans agités… Un souffle vague émeut les sphères vagabondes, Mais nul esprit n’existe en ces immensités.
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