AGAPES FRANCOPHONES 2016

Diana RÎNCIOG Le jardin de Ghethsémani dans la poésie de Victor Hugo et de Gérard de Nerval 193 Le sommeil est associé au péché, c’est une métaphore dumanque de conscience, du dérapage, croit Andrei Pleşu. (p.156–157) Mais l’apôtre Luc (14, 34–42) ajoute une nuance de tristesse, le sommeil du jardin de Ghethsémani est celui du désespoir, expression du désir de protection, de défense. Par contraste, Jésus prie incessam- ment sur le Mont des Oliviers, comme il l’a fait maintes fois durant sa vie terrestre. Revenant au texte nervalien, en cherchant « l’oeil de Dieu », Jésus Christ ne voit qu’une orbite « vaste, noire et sans fond ». À remarquer la structure ternaire, sym- bolique aussi, tout comme l’enjambement « orbite/noire…»), l’oxymore « cette nuit qui rayonne sur lemonde ». L’image de cet espace infini, faisant allusion à la genèse, nous fait rêver aux mystères les plus profonds: « Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre, /Seuil de l’ancien chaos dont le néant est l’ombre, /Spirale englou- tissant les Mondes et les jours! » Remarquons le contraste entre « arc-en-ciel » et «puits », tout comme les deux épithètes (« étrange » et « sombre », comme expression de la dualité bien /vs/ mal qui caractérise l’univers entier, y compris l’être humain! Le pluriel du nom «monde », comme l’emploi de lamajuscule (typique pour Nerval) ne font que souli- gner cette complexité, suggestion renforcée aussi par le nom «spirale», symbole de l’infini! Le texte de Nerval foisonne en substantifs abstraits, écrits avec lettre majuscule et ayant une connotation philosophique, qui nuancent l’abîme entre l’homme vul- nérable et l’univers écrasant par une force qu’il ignore, comme dirait Pascal: « Im- mobile Destin, muette sentinelle , / Froide Nécessité !... Hasard qui, t’avançant / Parmi les mondes morts sous la neige éternelle, / Refroidis, par degrés, l’univers pâlissant, » La divinité est associée au destin, au gardien, au hasard ou bien à la nécessité, tandis que la connotation quasipermanente est de silence, demanque de relation di- recte. Nerval cultive aussi l’oxymore avec une grande force expressive: les « soleils éteints », comme dans le fameux texte El Desdichado, le « soleil noir de la Mélan- colie »! Même le nom de Nerval renvoie à l’idée de « sombre », car la première syl- labe « ner » signifie en italien « noir », donc tout le mot se traduirait par « val noir »…c’est lamétaphore de l’être humain sur l’eaude sa vie, comme dans le Bateau ivre de Rimbaud. Le Christ de Nerval est toujours seul, souffrant, lucide, essayant un dialogue avec son père céleste; parfois, nous avons l’impression que c’est le poète lui-même qui s’identifie avec cette lutte contre la mort. Comme nous l’avons déjà dit, le texte ner- valien s’appuie sur une forte dualité, plutôt que par la parabole rencontrée dans le texte hugolien; l’antithèse est donc omniprésente: lucidité, sagesse /vs/ folie; arc-en- ciel, lumière /vs/ obscurité; divin /vs/ satanique; harmonieux /vs/ chaotique, etc. Nerval, lui, avait le culte de Saturne, qui mène à l’idée baudelairienne du Temps «obscure ennemi» (v. le poème « L’Ennemi », du volume Les Fleurs du mal ), le temps qui nous dévore, qui ronge notre vie, qui croît et se fortifie de notre sang… Le dédoublement du poète nous rappelle celui de Rimbaud (« Je suis un autre »), tout comme le paradoxe de la condition de l’artiste, du genie: en effet, il reste un sage parmi les fous, un fou parmi les sages, un prophète des mondes nouveaux, un héros et un héraut, comme c’est le cas de Victor Hugo. Nous pouvons observer aussi la fréquence du substantif «monde » (sept fois), soit au singulier, soit au pluriel, soit écrit avec lettre minuscule, soit avec majuscule. En plus, nous voyons les éléments fondamentaux de l’univers : « terre », « ciel », « feu », apparemment irréconcili-

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=