AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 198 1 CitédansMarekHalter, LeKabbalistedePrague, Paris, ÉditionsRobert Laffont, 2010, p.1. 2 Cette idée est magistralement présentée et développée dans le livre de Jean Delumeau, Une histoire du Paradis. Les jardins des délices, Paris, Fayard, 1992. La géographie nostalgique du perdu Toujours en quête du jadis sous ses différentes réminiscences, Pascal Quignard poursuit, avec Les Paradisiaques et Sordidissimes, une exploration atypique du réel et son ombre. Les Paradisiaques – le tome IV de Dernier royaume – est consacré à un espace étrange ; cet espace où le temps mystérieux du jadis jouit est le paradis. C’est le lieu sans faute, humide, doux, vert, perpétuellement printanier. C’est aussi le lieu immobile, irradiant, où a lieu le coup de foudre de l’amour. Dans ce lieu on ignore tous ceux qu’on avait cru connaître tout comme dans ce lieu on reconnaît sur- le-champ celui ou celle qu’on ignore. C’est la définition de Quignard du coup de foudre : « Frappé par la foudre » se disait en latin « fanatique ». Les amants sont les seuls vrais fanatiques. Les Paradisiaques contiennent quarante-deux contes sur la reconnaissance impossible de ceux qui se sont aimés. Autant pour citer les paroles d’un Rabi de Braslav, « Ne demande jamais le chemin à celui qui le connaît, car ainsi, tu ne pourras plus t’égarer » 1 … Mais où se trouve cet endroit transfiguré par les narrations du monde et surtout, par où y entrer ? De situ terrae sanctae J’ai le désir de me rendre au paradis. Où se trouve le paradis ? Des milliers de livres ont été écrits pour retrouver où avait pu être situé ce lieu à l’origine du temps sur cette terre. Des incidents de sang le lient à des lieux épars qu’ils con- sacrent. Lamémoire à l’aide de narrations linguistiques les transfigure. Ceux qui se croient devenus tout à fait des hommes font des pèlerinages pour retrouver ces endroits que signalent des mots anciens qui leur paraissent incompréhen- sibles. Ils arrivent. Ils réinsèrent dans leur jadis ces paysages et ces lumières que le langage a détachés de la nature. Ils célèbrent dans le site cette crise. Il y a des joies inhérentes à l’espace. Les lieux saints et les grottes ont d’abord été des crises de joie de la nature. (Quignard 2005a, 19) Il est donc évident que l’expérience du Paradis est une des plus complexes, s’inscri- vant dans une coordonnée spatio-temporelle, enrichie par l’expérience de la lumière, par le biais du langage. Ce que Quignard appelle « des crises de joie de la nature » témoigne d’une profonde nostalgie dans la conscience collective qui se ressource dans l’imaginaire paradisiaque, dans le paysage idéal dont le trait essentiel est la joie inhérente à cet espace, appelé aussi locus amoenus. 2 Les trois premiers tomes d’un projet intitulé Dernier Royaume: Sur le jadis, Abîmes et Les ombres errantes, et qui valut à Quignard le Goncourt est, à un pre- mier abord un projet démesuré : celui de défricher les zones d’ombre du réel et du temps, de les habiter, et d’y interroger le vivant. Si cette définition semble approxi- mative, c’est que cette entreprise, par sa fugacité et sa force, résiste à son propre profil. Il nous faut imaginer, nous, les lecteurs, une pensée tournant à toute allure, un éclair multiplié par mille cherchant à embrasser le monde: « Je mourrai à la tâche. Je ne dis cela ni par forfanterie ni par romantisme, mais parce que je sais que
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=