AGAPES FRANCOPHONES 2016
Nicolae ŞERA Pascal Quignard ou le jardinier du Paradis : des Paradis dans le Dernier royaume 199 cette tâche est infinie » (extrait d’un entretien avec François Busnel, dans L’Express, septembre 2002). L’auteur continue avec les quatrième et cinquième tomes, fixant d’autres briques à la charpente de cet édifice: Les Paradisiaques et Sordidissimes, deux tomes qui poussent plus loin la quête paradisiaque, celle du paradis perdu avec une intensité fulgurante dans l’amour de tout ce qui manque, de tout ce qui est absent : « L’antiquement familier, le paradis perdu, l’île merveilleuse, le jardin édénique ne se mesurent ni en kilomètres ni en siècles – ni en voyage ni en souvenirs –mais en profondeur interne et en intensité fulgurante. » lit-on dans Les Paradisiaques. L’œuvre met en lumière cette vie d’avant la naissance, cette dimensionmythique de l’intérieur humain. On pourrait parler d’une réalité fantôme régissant encore en sourdine nos rêves et nos dérives par d’étranges influences du perdu : Qui n’aime ce qu’il a aimé ? Il faut aimer le perdu et aimer jusqu’au jadis dans le perdu. Jusqu’au jardin dans l’extinction de la nature et jusqu’au Paradis dans le Jardin. Il faut aimer le manque et non pas chercher à s’émanciper de lui. (Quignard 2002a, 24) Quignard y traite aussi longuement de la reconnaissance et de son contraire, comme lorsque le Christ ressuscité apparaît comme un étranger aux yeux de sa mère et des apôtres; comme lorsque à leur retour au pays, les déportés des camps de concentra- tion, « plus maigres que ne le sont d’ordinaire les cadavres des hommes », s’avèrent « incontemplables ».Rendre compte de façon exhaustive de ce qui compose ce livre- herbier, ce labyrinthe sansmurs, demanderait toutes des pages et ne reviendrait qu’à égratigner la surface de cette œuvre tentaculaire. Quignard, érudit passionné d’histoire et de littérature classiques, fait constam- ment appel à ses alliés: Latins, Hindous, Persans, Grecs,Hébreux, Japonais; le patri- moine de l’humanité est convoqué au banquet de la pensée. Mais sa véritable âme sœur est la langue: il ressuscite des étymologies qui relancent sa recherche, et trans- figurent les mots en oracles. En témoigne ce fragment sur le plus beau livre : Au IX e siècle, Moses Bar Cephas, évêque de Mossoul, rédigea en syriaque le plus beau livre du monde. Il comporte sept cents chapitres. Moses Bar Cephas inti- tula l’ensemble de ses cahiers Le Commentaire du Paradis. Moses y consigne tous les détails qui se rapportent au bonheur. Bonheur au jardin. Première volupté charnelle. Premiers bonheurs que connurent Eve et Adam dans les arbres et auprès des serpents, nus, choisissant des fruits, caressant des feuilles. (Quignard 2002b, 109) Si le Dernier Royaume n’est pas sans rappeler les Pensées de Pascal ou les Cahiers de Valéry, force est de dire que les livres de Quignard sont à l’image de nos existences – denses, bouleversés, affamés – c’est que leur exigence enjoint le lecteur contemporain à se déshabituer du prêt-à-penser, l’invite à lire lentement, entre les lignes, tout en faisant le périple des cultures très lointaines, du Proche et de l’Extrême Orient et aussi celles du bassinméditerranéen. Le fragment appelé Le Ca- binet des lettrés illustre cette tendance, cette insularité de notre compréhension tra- versée par la fascination, par le désir de séduction et de délimitation à la fois :
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