AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 200 Le cabinet des lettrés Ceux qui aiment ardemment les livres constituent sans qu’ils le sachent une so- ciété secrète. Le plaisir de la lecture, la curiosité de tout et une médisance sans âge les rassemblent. Leurs choix ne correspondent jamais à ceux des marchands, des professeurs ni des académies. Ils ne respectent pas le goût des autres et vont se loger plutôt dans les interstices et les replis, la solitude, les oublis, les confins du temps, les mœurs passionnées, les zones d’ombre. Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves. Ils s’entrelisent dans le silence, à la lueur des chandelles, dans le recoin de la bibliothèque tandis que la classe des guerriers s’entre-tue avec fracas et que celle des marchands s’entre- dévore en criaillant dans la lumière tombant à plomb sur les places des bourgs. (Quignard 1990, 61) Le fonctionnement figuratif de la parabole déclenche de nouveaux parcours figura- tifs inédits du raisonnement, il « donne des idées ». Le récit se développe, se com- plexifie pour se résumer enfin comme un énoncé métaphorique : dans ce type de discours les choses se transforment en symboles et les événements en figures por- teuses de sens. Récit ouvert, le fragment ci-dessus donne lieu à la possibilité d’être interprété comme une suspension et comme un débordement du surplus de la signi- fication. On se demande qu’est-ce qui fait le fond de notre regard ? L’abord du monde en lequel se risque et se joue chaque fois notre être, n’obéit-il pas à une loi susceptible d’ouvrir à la compréhension de ce que nous sommes, nous qui aimons ardemment les livres? Les livres de Pascal Quignard peuvent être lus comme une tentative de réponse à cette unique question, inlassablement reprise. Lue comme une archéologie du regard, l’œuvre de Quignard a le double sens du discours tenu sur l’origine et à partir de l’origine. Et le style c’est la mise en œuvre savante su visible – du mot, du son, du volume, de la couleur, du trait, de l’image photographique ou du temps cinématographique – dans le dévoilement de l’invisi- ble. « L’art ouvre l’antre de ce qui nous regarde au sein de ce que nous voyons », comme l’affirme l’auteur dans Vie secrète . (Quignard 1998, 284) Pour le regard transformé par l’art, le visible revêt un prestige et un sens nouveaux. Le lieu des véritables retrouvailles avec le perdu qui nous fonde et nous oriente (tout comme l’épiphanie du jadis) est dans le voir esthétique continue avec l’invisible qu’il décèle. Telle est la pointe des intelligences que rien n’émousse ; car elles savent bien que le décor dumonde est aussi essentiel que son âme prétendue ; c’est un vaste filet jeté sur l’univers et sur cette « voie royale » qui mène vers d’autres paysages peuplés de bonheur et de promesse se dessine lentement l’écriture du paysage para- disiaque. On observe un certain émiettement de la vie, opéré déjà par la suite du jour avec la nuit ; et cet ensemble composite, nous apprennent les livres, a bien été voulu tel : il est comme tant de hauts lieux qui furent malgré eux un amoncellement de ci- vilisations et ce pays, ces lieux n’appartiennent à personne car ils accueillent tout le monde. La contemplation de la falaise de Quend par le graveur Meaume dans Terrasse à Rome s’explique par un passage des Sordidissimes qui donne la teneur de cette contemplation :
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