AGAPES FRANCOPHONES 2016
Nicolae ŞERA Pascal Quignard ou le jardinier du Paradis : des Paradis dans le Dernier royaume 201 3 Cf. La Sainte Bible, Bruxelles, Imprimerie Briard, 1869. 4 Cf. Daniel Sibony, Lectures bibliques, Paris, Odile Jacob, 2006, p. 25. La falaise lançait sur nous l’immense nuit de son ombre. Au-dessus, là où se dé- coupait la crête, la lune, avant que le soleil fut couché, scintillait. Il y a dans le monde des endroits qui datent de l’origine. Ces espaces sont des instants où le Jadis s’est figé. Tout y conflue avec l’ancienne rage. C’est le visage de Dieu. C’est la trace de la force primordiale plus immense que l’homme, plus vaste que la na- ture, plus énergique que la vie, aussi saisissante que le système du ciel qui les précède tous les trois. (Quignard 2000, 70) Quand nous contemplons la nature nous ne contemplons que ce qui est devant nous ; mais ce qui est en arrière nous, en amont, en jadis, qui nous porte, qui ruisselle au travers nous, qui nous enfouit encore en lui alors qu’il nous contient. (Quignard 2005b, 211) Ces endroits du monde peuvent être appelés des coins de Paradis, endroits origi- naires et de l’origine, pareils à des instants où le Jadis s’est figé, gardant les traces d’une force primordiale. Emprunté au latin chrétien paradisus (en grec παράδεισος) «parc clos où se trouvent des animaux sauvages, le paradis est (selon Luc XXIII, 43; 2 Cor. XII, 4) un «parc, enclos», un «jardin délicieux» (Cant. IV, 12) 3 . C’est le « séjour des justes » (pareïs) opposé à l’enfer (inferi). Mais l’origine de ce mot est du persan pairi daiza signifiant jardin clôturé ( Paradiso ou paradeiso en vieux-perse), et du sanskrit “pardis”, le paradis ou jardin d’Éden est un concept important présenté au début de la Bible, dans le livre de la Genèse 4 . Il a donc un sens particulier pour les religions abrahamiques. Dans un sens plus élargi, le concept de paradis est présent dans presque toutes les religions. Il représente souvent le lieu final où les hommes seront récompensés de leur bon comportement. Les croyants parlent aussi du Royaume de Dieu qui sera manifesté à la fin du monde. Dans Abîmes Quignard nous livre une autre interprétation, y introduisant une coordonnée temporelle aussi : La Renaissance italienne puis française, comme elle s’employa à faire revenir le passé païen en opposition à l’eschatologie du Moyen Age chrétien, arracha le temps au pouvoir de Dieu. Les pôles magnétiques s’inversèrent, l’inversion étant le procédé mythique par excellence. C’est la réflexion . Le siècle devint paradis. L’amour progrès. L’éterni- té temps mort. (Quignard 2002c, 65) Xénophon raconte dans l’ Anabase l’expédition des 10 000 et en particulier qu’à Sardes en Asie Mineure, Cyrus leur fait visiter son jardin. Les Grecs sont éblouis, ils ne connaissent rien de semblable et pour nommer cette splendeur Xénophon em- ploie le mot perse pour jardin entouré de murs : paradeiso, d’où vient paradis. Selon l’origine perse, lorsqu’un roi perse voulait honorer quelqu’un qui lui était cher, il le nommait « compagnon du jardin », et lui donnait le droit de marcher dans le jardin en sa compagnie. On trouve probablement un écho de cette pratique dans la Bible, où Dieu est décrit à l’image du roi: « ils entendirent le Seigneur Dieu qui se promenait dans le jardin au souffle du jour » (Genèse 3:8). Et voici que deviendra ce jardin chez Quignard… il l’invente :
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