AGAPES FRANCOPHONES 2016

Nicolae ŞERA Pascal Quignard ou le jardinier du Paradis : des Paradis dans le Dernier royaume 203 Le jardin des délices à travers les cultures Le mot paradis, d’origine perse, repris en hébreu (pardès) et en grec (paradeisos), signifie verger entouré de murs et correspond au jardin décrit dans la Genèse. Un mur le séparait du reste du monde (mur de feu ou « mur » d’eau) et ce jardin-clos était devenu auMoyen Âge un symbole de virginité et de vie monastique ou d’idéale insularité. Quignard transpose ce lieu magique en France tout en réalisant des cor- respondances et ramifications bizarres mais tout aussi originales avec d’autres cul- tures, comme celle japonaise : Il demeurait dans l’ancien palais de Constance Chlore sur la rive gauche du fleuve, en face de l’île de Lutèce, le long de la chaussée romaine qui conduit à Orléans. Les immenses jardins du palais étaient bornés à l’est par la montagne, la Bièvre, les thermes romains ; à l’ouest par le village de Saint-Germain, le sanctuaire de Diane. Ils contenaient des arbres contemporains de Camulogène. Deux dates sont à retenir du règne de Clovis : quand il planta des figuiers, quand il planta des amandiers. […] Je loue l’idée franque du droit d’asile. L’idée qu’il y ait dans l’espace des zones intermédiaires franches de la domination humaine. Des lieux de la nature où non seulement l’humanité fut proscrite mais où même la domination des dieux cessait d’avoir cours. Les Francs ignoraient que les lieux francs étaient aussi les ermitages, le cheval rangé à l’écurie, la cuisine, les pages taciturnes. (Quignard 2002a, 170–171) Le baile La fin duMoyen Age inventa, à partir de l’enceinte du château, entre la première ligne de fortification et la suivante, un espace neutre qu’on appela le baile. Sorte de zone franche entre l’ennemi et le soi. C’est une espace – au sein de l’espace qui sépare la ligne des murailles du saltus . A Rome le baile c’est le pomerium . Un peu comme dans le cas du paradis persan, cet espace libre était réservé à ce qui n’est pas humain. Un peu comme dans le monde shintoïste, cette terre devait être pure de toute activité culturelle ou humaine. (Quignard 2005b, 86) On voit le rapprochement entre « des lieux de la nature où non seulement l’huma- nité fut proscrite mais où même la domination des dieux cessait d’avoir cours » et l’idée du livre, les pages taciturnes, comme espace privilégié entre deux lignes de for- tifications. Le rappel à la baronne de Souza est significatif en ce sens. Aussi, le deve- nir du temps en paradis grâce à l’intervention humaine est illustré dans le fragment qui suit : Dans l’histoire littéraire de la France la comtesse de Flahaut est l’écrivain de la nostalgie du XVIII e siècle. Sous le nom de la baronne de Souza elle transforma d’un coup de baguette le terrifiant XVIII e siècle en âge d’or. Elle métamorphosa l’ancien régime en paradis. Elle fut la grand-mère du duc de Morny, l’arrière-grand-mère de Missy. Colette

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=