AGAPES FRANCOPHONES 2016
Nicolae ŞERA Pascal Quignard ou le jardinier du Paradis : des Paradis dans le Dernier royaume 205 14 Adolph Frank, La Kabbale ou la philosophie religieuse des Juifs, Paris, Librairie hachette, 1943, p. 104. gesse immense du silence, de la prière et de l’écoute. Ainsi, l’espace entre les lettres est un souffle et donc non pas du vide. Ce silence qui est l’envers du Verbe (du mot) est celui qui vit dans l’enseignement de la Kabbale. Voilà pourquoi on dit de la Kabbale que c’est un Jardin. Le plus beau mais aussi le plus dangereux. Un jardin dans lequel celui qui entre n’est jamais sûr de pouvoir sortir et onne sait même pas comment va-t- on sortir. C’est un jardin qu’on appelle Pardes et qui s’écrit PRDS. Les lettres disent toujoursplusque leur image graphique, car elles expriment le pouvoir du silence aussi. En PRDS, on doit lire le P pour Psat (Signification), le R pour Remez (Ce qui parait), le D pour Dras (Commentaire) et le S pour Sod (Secret). Voilà les quatre piliers qui soutiennent la parole deDieu, dans son Verbe et dans son silence 14 . ChezQuignard cet endroitmagique devient cité lointaine, temple détruit, immense forêt où la végétation abondante couvre les ruines, comme dans ce fragment de Sur le Jadis : Eden, cité lointaine, grotte au haut de la montagne, nid d’aigle, temple détruit, mur du temple détruit, mur du temps où poussent quelques fougères, où percent quelques liserons verts, chambre interdite à l’intérieur du donjon, château blan- châtre perdu au fond de l’immense forêt pleine de cerfs, de biches, d’ours, de sangliers, de loups, de faucons, de vautours. Toujours nous tente le désir de retourner là où nous avons été heureux. Nous ne savons plus très bien où était ce lieu merveilleux et obscur. Nous cro- yons qu’il date de l’air atmosphérique et qu’il se trouve dans l’espace. (Quignard 2002b, 110) Rêver d’un ailleurs imaginaire, une quête d’île en île … où est le port ? c’est à Qui- gnard de donner une réponse, car tout comme le sel dans l’Océan, comme le cri dans l’espace, il est répandu dans toutes ses apparences – pour reprendre des paroles des Upanisads – comme le témoigne le fragment suivant : Apiridaeza Le mot vieux persan apiridaeza signifiait enclos. Paradisiaque définit tout ce qui est clos de palissades. Le parc où les fauves sont resserrés forme un zoo sacré. Ce sont les dieux eux- mêmes dont on isole la force, la férocité, les cris, la faim extrême. C’est le jadis clos de murs. Le mot vieil hébreu est lui-même pardès . (Le mot gan désigne le jardin. Le mot éden signifie heureux). Le mot grec est paradeisos . Ce fut à Alexandrie, dans les Septante, que le mot grec paradeisos fut choisi par les soixante-dix traducteurs pour correspondre au mot hébreu éden . En latin les paradisiaca, les Paradisiaques renvoient à ce reste de Jardin qui se désespère au sein de ses Héros. Or, à Rome, c’est l’arène. (Ce reste de forêt et de colline où on fêtait la chasse.) * Le paradis est la nature perdue. Une petite réserve de l’ancien monde paléolithique était dédiée à la sauvagerie des fauves, aux grands modèles mimétiques, aux premiers Effrayants au haut
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