AGAPES FRANCOPHONES 2016
Nicolae ŞERA Pascal Quignard ou le jardinier du Paradis : des Paradis dans le Dernier royaume 207 17 Jean Grenier, Les Îles, Paris, Gallimard, coll. L’Imaginaire, 1959, p. 46 et 105. 18 Cité par Jean Grenier, Les Îles, op. cit., p. 140. La bibliothèque/le cabinet de lecture comme Paradis Devenir, par la lecture, un voyageur parmi les pensées des autres est un dessein de Quignard depuis ses premiers écrits. De ce point de vue, le langage est semblable à une forêt où tout le monde peut se promener librement, mais où chaque arbre porte ses propres fruits. On sait que la grande bibliothèque de Solomon, le roi Alexandre l’a offerte à Aristote où celui-ci a puisé tout le savoir, toute sa sagesse. La biblio- thèque, le cabinet de travail et de lecture hante l’esprit de l’humanité depuis l’aube des temps. Jean Grenier, notait dans son livre fulgurant Les Îles : Ainsi étendu, je passais des heures, des jours, des mois à lire, à écrire ou à rêver. De mon lit ou de ma table, je ne pouvais voir que le plein ciel et les cimes des grandes arbres des jardins voisins. J’étais environné des silences qui s’ajoutaient l’un à l’autre : celui de la maison, celui des jardins, celui de la petite ville. […] Les musées, les bibliothèques m’attirent. Quand je respirais leur odeur indéfinis- sable du passé, il me semblait échapper aux formes aveugles et formidables qui m’entouraient. 17 Comme une réplique de Quignard, ce fragment sur Massillon : Montataire CrozatoffritàMassillonl’hospitalitéd’unappartementdans sonchâteaudeMontataire. Montataire est un nom inouï, comme Descendauciel. On peut l’y voir toujours. On avance dans la pénombre de la chambre deMassillon. Dans le prolongement du lit où l’évêque recevait se trouve un cabinet pris dans l’épaisseur de la mu- raille. Quand on est assis dans un fauteuil au fond du réduit, on a une petite lu- carne sur la gauche qui a la taille d’un guichet de confessionnal. On se penche. Penché, on voit l’Oise qui coule, les coteaux et les bois, els méandres de la rivière dans les prairies, les vaches grosses comme les asticots, les toits longs comme des ongles roses, les hommes comme des fourmis qui s’en vont par des petits chemins mener leurs affaires, sombrer au néant. Ce cabinet minuscule était si aisément chauffable qu’un simple brasier sous les pieds suffisait. Comme il attenait à la chambre de Massillon et qu’il était situé derrière son lit, il était invisible, ou peu visible. Petite terre invisible . Personne ne dérangeait celui qui y lisait. Il était surnommé par les gens de la maison et ses amis « Petit Carême ». (Quignard 2002b, 54–55) Il s’agit de l’expression complète, totale de l’idée par l’être. Et cette expression idéale, totale des Anciens, bien qu’ils fussent enfermés dans les limites de la sagesse et non de la sainteté, de laméditation et non de l’illumination, cette expressionnous est au- jourd’hui tellement étrangère que nous allons jusqu’à mépriser cette expression complète du langage, mais si importante pour l’art. De ce point de vue, la phrase de Proust devient lourde de sens : « Peut-être est-ce plutôt à la qualité du langage qu’au genre esthétique qu’on peut juger du degré auquel a été porté le travail intellectuel et moral. » 18 Le jeu de correspondances que l’œuvre quignardienne offre vient comme une réplique :
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