AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 208 19 Greimas, Du Sens II, Paris, Seuil, 1983, pp. 130–132. L’écriture est une infantia . Celui qui écrit est un infans, un infant dans le ro- yaume des mots qui, regagnés par le silence premier, réexposent ce qu’ils cherchent à montrer comme dans leur aube. Une aube muette se cherche dans la lecture des livres. (Quignard 2002b, 262) Surgit l’éros védique dans le cabinet de travail. Ce cabinet de travail n’est qu’une chambre sous les arbres près de l’eau qui chante et des cygnes qui avancent. S’avança le dieu couvert de poussière blanche, de cendres blanches, d’écume de la mer, de rayons de la lune, couvert de la luisance du désir aoristique nocturne, vague, infiniment désirable. (Quignard 2002b, 197) Faisant dévier le cours normal des choses, l’écriture parabolique crée la surprise et rompt avec nos habitudes traditionnelles de penser ; faisant surgir l’inattendu au milieu du banal, la parabole, comme un signifiant sans signifié, est là pour parler d’autre chose, elle est donc confiée entièrement au récepteur qui la reçoit comme un don dumystère. Ce schéma peut être prolongé à l’infini chaque fois que le texte ren- contre un interprète. Pareille à la bibliothèque Babel, le texte quignardien propose dans le pur style de Borges, d’infinies ramifications. Il s’agit d’un tisse qui inclut tous les textes essentiels avec leurs infinies commentaires et interprétations, aussi com- plexes que contradictoires, l’auteur s’érigeant de la sorte dans une sorte de « secré- taire culturel » hanté par la passion de l’érudition. Lisant Quignard, on a l’impres- sion qu’on lit des auteurs, ou plus que des auteurs, des littératures. Ou, selon le phi- losophe roumainC. Noica, on lit des cultures. La phénoménologie nous apprendque l’œuvre littéraire nous ouvre, en tant qu’acte de langage, au monde ou nous donne le monde à voir différemment. On remarque avec Greimas que la pensée parabo- lique, puisqu’elle est de nature fiduciaire, s’oppose à la pensée logique, homologi- sante 19 ; ainsi, les alluvions culturelles qui tissent le texte témoignent des encoches du passée destinées à enfanter l’avenir, tel ce fragment des Abîmes de Quignard : On lit des histoires imaginaires de la même façon qu’on écoute attentivement ceux qui, revenus des îles éloignées où ils étaient demeurés longtemps, le visage terni, le corps détérioré, la voix un peu perdue à force d’inaccoutumance, un peu éloigné à force de langue invraisemblable et de silence obligé, nous racontent les mœurs et les cruautés en usage dans ces pays où nous n’irons jamais. Pays dont le seul nom est plus incompréhensible à nos langues que celui de la mort. C’est moins l’histoire que le réel, que la distance non finie entre les lieux et les temps, que « l’océan » qui nous en sépare, que « l’espace » sans bornes qui nous en dérobe l’aspect, que « l’abîme » qui nous rejette à jamais sur la rive, que nous aimons alors. C’est cette « distance sans espérance d’être comblé » que nous re- cherchons de sentir en lisant. Distance sans espérance d’être comblé entre ce que nous avons connu et ce que nous n’aurions pu éprouver. Les volumes déve- loppent des organes et des âges dans nos vies plus riches que la liberté de nos songes. C’est ainsi que les lectures nous mènent au fond dumonde plus loin que les voyages. (Quignard 2002c, 70–71) L’homme de la bibliothèque pourrait être envisagé sous deux volets : une armoire à rayons ou un four. S’il est une armoire à rayons, on l’appelle érudit qui y trouve ses
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=