AGAPES FRANCOPHONES 2016
Nicolae ŞERA Pascal Quignard ou le jardinier du Paradis : des Paradis dans le Dernier royaume 209 20 Pascal Quignard, La leçon de musique, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1987, p. 42. informations. D’autre part, s’il est un four, toutes les informations brûlent, jusqu’à être fondues. Le mot de Flaubert s’applique au texte quignardien ; aussi, « les livres n’ajoutent rien, ils te mettent en ébullition » disait Flaubert et il continuait : « Ceux qui sont vraiment grands, savent découvrir et démontrer sous l’enveloppe dure d’une culture son noyau ; ils savent comment coule la sève et le sang de la culture respec- tive. ». De cette manière, des écrivains tels Quignard savent rendre « l’Enfer » sup- portable grâce au Paradis de la culture, au mystère et miracle de l’art, comme le témoigne ce fragment de la Barque silencieuse : Deux terres aimaient les livres. Ce sont encore des îles. Deux nations polarisent le monde civilisé aux deux pôles de la planète. Ce sont les plus belles des îles, les plus extrêmes des îles, le Japon et l’Islande. Quelques fragments de terre perdus dans la mer, quelques particuliers dans les villes, quelques livresques dans les chambres, quelques athées, quelques lettrés, quelques anachorètes. Ces îles, ces grottes, ces cavités céphaliques, ces cham- bres, ces ermitages sont les derniers des royaumes. Rares êtres qui jouissent d’un peu d’insularité dans l’âme en raison du vide qui s’étend sous lesmains. Les réflexions anormales sont très rares au fond de l’esprit tant l’âme est peuplée par la famille, la langue, l’éducation, l’addiction, le passé, la mémoire, la répétition, l’instinct, la nature. « Rara », disait Spinoza en renvoyant à cette expérience in- terne de la liberté. (Quignard 2009, 108–109) Cette expérience interne de la liberté –Quignard reprend lesmots de Spinoza–peut être associée aux doux soirs tranquilles du début d’été où le crépuscule parait estom- per la brutalité du temps diurne qui s’abat sur les îles dont parle Quignard. Dans ce silence, cabinet de lecture et cabinet de musique se confondent, l’espace étroit du jardin étant propice à l’apparition du son, de la tonalité, de la musique concentrée (de Sainte Colombe). Selon les règles de l’autoréférentialité, le fragment suivant de La Leçon de musique reprend un autre de Tous les matins du monde : Rue de l’Oursine, il s’était fait aménager un cabinet de musique qui donnait sur le jardin qui causait de la surprise aux musiciens de ses amis et aux élèves tant il était en proportion petit. On ne pouvait y jouer plus de deux violes et c’est pourquoi Marais avait été contraint de louer une salle plus vaste, rue du Batoir, pour y donner ses cours. C’était une réplique de la cabane de Sainte-Colombe, cinquante ans plus tôt, dans le bois de mûrier. Il était couvert de boiseries de chêne clair. Deux tabourets recouverts de velours de Gênes rouge. Près de la fe- nêtre – d’où Marais avait plaisir à voir les arbres et ses fleurs – une chaise longue datant du XVII e siècle, une vieille « duchesse » de velours jaune, une table à écrire, un nécessaire à écrire au couvercle fait de pierres d’agate. 20 Voilà un intérieur comme paradis, réplique d’un extérieur aussi paradisiaque. Els « formes de vie » (expression empruntée à Wittgenstein) paraissent en ce cas comme des mondes susceptibles de rendre compte de la diversité des modes de so- ciabilité des hommes dispersés et solitaires, mais qui participent néanmoins à une certaine philosophie de vie, à une manière de vivre qui dit autrement que les per- sonnes constituent des communautés d’esprit qui les dépassent ou les unissent. Cette réplique de la cabane de Sainte-Colombe, cinquante ans plus tôt, dans le bois
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=