AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 226 2 Hassan Wahbi, Les mots du monde, Publications de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université Ibn Zohr, Maroc, 1995, p.83. 3 Le nom « Muthna » signifie en arabe « Deux ». à travers le corps du narrateur-poète du Livre du sang afin de s’ériger en un don du corps à la langue. Nous allons tenter de montrer, dans cette étude, comment la parabole soufie – moitié récit, moitié poème – permettra à l’écrivain marocain de nous révéler un « récit qui prend en charge la tradition de l’Éros mystique, tourné vers une pensée de la beauté » 2 (Wahbi 1995, 83) et une quête de l’unité à travers la figure de l’andro- gyne et comment cette même parabole sera l’allégorie d’une narration qui se donne à voir comme le traitement d’une séduction ambiguë et intraduisible, qui implique à la fois un renouveau constant et une mort sans cesse accomplie, puis différée. De l’Eros mystique au rêve de l’Androgyne La mise en place, dans le récit de Khatibi, d’un univers mystique tissera d’abord une parabole de la relation dialectique entre identité/différence combinant les opposi- tions binaires. Le couple masculin/féminin provoque les dualités en ce qu’il associe la terre et le ciel, la vie et la mort, le mystique et l’érotique, la passion et la folie… La figure de l’androgyne est représentée à la fois par l’Echanson et par Muthna 3 . L’Echanson, personnage emblématique de l’Asile des Inconsolés, se présente sous des traits hybrides : il est à la fois ange, éphèbe arabe et androgyne. Masculin certes, il est affublé d’attributs féminins qui rendent son apparence assez flottante et son identité, plurielle. Ce personnage est « tantôt femmemasculine (…) et tantôt homme féminin.» ( LS 53) Evoqué assez souvent comme une figure angélique, se situant donc en dehors de la section des sexes, il présente ainsi un corps aux attributs ré- versibles. De même, Muthna, sa sœur, désignée par son nom dès l’exergue, comme un personnage « efféminé, hermaphrodite, androgyne » ( LS 9) apparaît comme une figure dominatrice, violente, « mangeuse d’hommes ». Elle incarne le mal dans ce désir « d’habiter son nom ». Commence alors une tension du récit due à cette dia- lectique du bien et du mal : d’une part, l’échanson qui assume son côté « contre- nature », choisit d’effacer son passé compromis dans la taverne en aspirant à une purification transcendantale dans l’asile des Inconsolés, finit par accéder à un statut angélique et devient « le rêve d’une apparition » ( LS 17); d’autre part, Muthna, tou- jours tentatrice, « déesse du mal, prostituée céleste, possédée et dépossédée par toutes ces caravanes de chameliers et de chevaliers en rut, au-dessus de leurs bêtes et de leurs femmes bédouines » ( LS 62) célèbre les plaisirs de la chair dans l’incan- tation du mal et la folie de la débauche. La présence de ces deux personnages agira sur les Orants d’une façon immédiate et violente puisqu’elle a pour conséquence la désintégration, la folie et le suicide. C’est dans la contemplation métonymique du visage de l’Echanson que le rituel apparaît de la façon la plus percutante. Le regard des Orants acquiert alors une im- portance primordiale. Regard passionné, regard attentif, regard inquiet : l’œil se- mble résorber tous les autres sens. Il est à l’affût du moindre détail – infime soit-il - : « étincelle du clin d’œil», « cette grâce fêlée », le bruissement d’une note musi- cale. On constate dès lors que c’est un regard qui devine plus qu’il ne voit réellement, qu’il perçoit des vibrations invisibles, imagine une pensée qui danse (Wahbi 1995, 23), dessine les fluctuations de l’âme. L’Echanson se meut au gré des déplacements
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