AGAPES FRANCOPHONES 2016

Sonia ZLITNI FITOURI La parabole soufie dans Le Livre du sang d’Abdelkébir Khatibi 227 4 Al Ghazali, d’origine persane prône la mystique dogmatique ; Ibn Arabi, d’origine anda- louse, est le maître de l’ésotérisme islamique et Sohrawardi, d’origine persane également, est fondateur de la philosophie illuminative. Tous les trois vécurent au XIIe siècle. 5 Platon, Le Banquet, Paris, Flammarion, édition corrigée, 2007. de ce regard, prend des allures différentes, s’enflamme. Entre l’intériorité du corps et son extériorité, s’installe le regard désirant des Inconsolés, leur soupir jouissif. Le corps androgyne est alors marqué du rythme de l’incantation, « se voilant et se dé- voilant dans le vertige de l’asile » ( LS 25); la mémoire est tatouée d’histoires millé- naires relatant « avec une rage épique des fables généalogiques brûlant vers des ori- gines réinventées. » ( LS 27) Le rituel initiatique imposé par la secte des Inconsolés à l’Echanson rappellerait cette volonté qu’a l’homme de transcender ses limites, d’as- surer une élévation du corps et de l’esprit. Le récit oscillera entre ciel et terre, tiraillé entre l’appel de la tombe et le chant des anges. Aussi Le Livre du sang est-il sous- tendu par cette transe extatique qui rappellerait celle des Derviches tourneurs. Il im- porte de noter que lamultiplicité des voix narratives ressassant lesmêmes invocations plonge le récit dans une circularité vertigineuse : « Extase ! Flux, flux et reflux du récit lui-même, se dévorant et se consumant, selon le son de chaque voix. » ( LS 67) C’est dire que la récurrence des thèmes, associée à une circularité énonciative mime la transe giratoire des Inconsolés de l’Asile, puissent-ils accéder à la grâce divine ! Selon les pratiques mystiques, le ravissement dans l’amour préfigure l’ané- antissement dans une mort symbolique et prépare la fusion ultime. El Ghazali, Sohrawardi, Ibn Arabi 4 , pour ne citer qu’eux, ont expliqué que la seule voie pour s’approcher de Dieu est celle de l’ascèse qui consiste en l’abandon des liens ter- restres, en le renoncement des préoccupations triviales de l’existence, en l’adoration de Dieu d’un amour qui frôlerait l’anéantissement, le « fanâ’ ». Khatibi construit son récit sur la violence du corps clivé, écartelé entre deux pas- sions, deux pôles. La crise identitaire et mystique qui sous-tend Le Livre du sang est entachée de sang. Elle se résorbera dans la mort. Le maître de l’Asile des Inconsolés est attiré à la fois par l’échanson, symbole de bien, de pureté et par son double fémi- ninMuthna, figure symbolisant lemal, la perversion, la différence et donc l’attirance de l’autre. Tiraillé entre l’amour mystique et l’amour érotique, le Maître choisit d’a- bord de s’anéantir dans l’errance et la folie pour enfin se laisser tenter par le suicide. La mise en scène du Maître immolé par le désir interdit, obsédé par ce corps im- possible qu’est celui de l’androgyne, renforce l’idée que « l’androgyne préfigure la mort » ainsi que l’explique Hassan Wahbi. (1995, 85) Dans ce rêve d’unité suggéré par l’Echanson, il y a comme une scansion de l’être partagé entre une vision à la fois double et unifiée du corps, entre un désir de complétude et un besoin de renonce- ment. C’est le recours au merveilleux qui les affranchit de cette dichotomie entre bien etmal, entre féminin etmasculin et les achemine vers une fusion unitaire trans- formant ainsi l’espace et plaçant le récit dans un temps immémorial : « Ainsi rame- née autour duminaret, la ville s’envole vers le ciel. Avec ses ailes azurées, un Andro- gyne s’élève du haut du minaret. Il marche vers l’union de la terre et du ciel. En cet envol, naissent le chant de la passion angélique et la grâce de la musique. » ( LS 40) Essentiel au désir de totalité qui les hante, le personnage androgyne concrétise ici le rêve de l’unité perdue, celle décrite par Platon 5 après la section des sexes et qui implique donc le refus de la division. Dans un mouvement paradoxal, c’est par le truchement d’une figure différente d’eux que les Orants chercheront à résorber la

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