AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 228 6 Abdelkébir Khatibi, La Langue de l’Autre, éd. Les mains secrètes, New-York–Tunis, 1999, p.77. différence (féminin/masculin), à joindre les extrêmes (ciel/terre) : « Lorsque l’An- drogyne advient, le Féminin n’est plus le contraire duMasculin ni son complément : tous deux sont ruissellement d’une même origine perpétuelle qui, elle, est une perte inouïe. » ( LS 86). Ils parviendront ainsi à joindre les extrêmes dans une transe exta- tique : « Nous marchons dans le soleil alors que le soleil coule dans nos veines, nous préparant irrésistiblement à la transe. Transe ! Joie des démons – ces inconso- lables–qui, parmultiples ressouvenirs, envahissent notre pensée et envoûtent notre esprit. » ( LS 52) Il est vrai que cette transe, dont la force centrifuge est destinée à faire revenir le même, favorise une totalitémystique. Cependant, en acceptant l’avènement de l’an- drogyne et donc de la différence, en cherchant le même, les Inconsolés laissent s’insinuer dans leur vie ascétique l’altérité absolue symbolisée parMuthna, le double féminin de l’Echanson. Muthna, être maléfique, sème la mort sur son passage telle une faucille. Figure tentatrice, elle envahit l’Asile, séduit à la fois le Maître et le Dis- ciple, met à l’épreuve leurs vœux de chasteté, brave les principes des Célestiels : «Un appel soudain au meurtre s’insinue de toutes parts » (LS 84). Le simple d’esprit est assassiné, le Maître essaie de mettre fin à sa vie et Muthna finit égorgée par les fi- dèles de la secte. La mort accompagne la transe mystique comme pour affirmer la vanité de tout rêve de complétude ! Dans cette frénésie poétique qui cherche l’exaltation du même, le récit se brise en mille morceaux et la narration, vertigineuse, emporte le rêve d’androgynie que nourrissait l’auteur en créant un ange venu de nulle part, en réactivant unmythe des origines. Ne s’exclame-t-il pas, déjà à regret, en ces mots, avec ces interrogations : « En naissant, me suis-je trompé de sexe ? Oui, je voulais être androgyne –parure de toutes les femmes qui m’adoraient et de tous les hommes qui m’embrassaient. » ( LS 54) Rêver l’androgyne se transmue, dans Le Livre du sang, en un désir de l’impos- sible. Ce constat, Khatibi le fait également dans La Langue de l’Autre : « […] Quand vous vous trouvez devant un élément bouleversant, vous essayez de lui donner forme, et la forme littéraire qui s’était imposée irrésistiblement à moi, a été la figure de l’androgyne, c’est-à-dire de l’impossible. » 6 (Khatibi 1999, 77) Impossible unité donc mais possible union des contraires qui se fait dans l’assimilation de la diffé- rence : Orient-Occident, langue maternelle-langue française. Paradoxalement, la quête de plénitude, pourtant vouée à l’échec, aboutit à une restauration des antago- nismes. La voix du poète tisse le chant de « la différence intraitable ». Khatibi pense qu’on ne peut atteindre la plénitude qu’en recherchant la différence de l’autre et re- fuse le chemin contraire qui consiste à s’attacher à une identité limitée au risque de s’enfermer dans une altérité implacable. Le désir érotique se mue en « éros mystique » et la figure hybride devient al- légorie du texte à venir, rotation du chant et de l’image, du scriptural et du musical. Fort de sa résonance allégorique, le merveilleux, dans Le Livre du sang, est vecteur de sens, parabole du récit qui renaît de ses cendres : « […] mais -de fond en comble- par une détérioration hallucinée du ciel et de la terre, tous les habitants aban- donnent ce royaume hanté ; resté seul et se préparant à la réincarnation, le Prince ouvre son sépulcre et s’y enferme. » ( LS 84)
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