AGAPES FRANCOPHONES 2016
Sonia ZLITNI FITOURI La parabole soufie dans Le Livre du sang d’Abdelkébir Khatibi 229 Force est de constater que cette androgynie qu’ils ont ritualisée, entretenue, chantée va diviser leur être au lieu de l’unifier, les confinant davantage dans leur exil intérieur et leur inconsolation. Ce constat s’avère être celui de l’auteur lui-même qui transforme le récit en l’espace de sa subjectivité. La parabole soufie définira ainsi l’état d’auteur : « poète en extase », auteur « immolé », « sacrifié », être de sépara- tion, poète écrivant à travers deux langues ; le poète est dans ce cas un amant in- consolable, une figure orphique où l’écrivain et sa littérature semêlent constamment dans une jonction désirée. Le chant orphique Le récit du Livre du sang se présente comme une longue incantation transcendan- tale imprégnant les phrases d’une musicalité fluide et polyphonique. Il avance, tâ- tonnant et accompagné de bribes de poèmes écrits en caractères italiques. L’écriture s’érige en un long hommage rendu à lamusique aux pouvoirs transformateurs. C’est par le chant que le poète arrive à construire son récit quand les mots sont brisés, dépouillés de leur sens : « Nous te parlons et te reparlons, dans l’espoir que l’entretien initiatique te re- tienne toujours parmi nous. Mais sur la torture qui te ravage, le mot n’a plus de prise. Un délire furieux fait voler le Poème en éclats. » ( LS 61) L’acte créateur se fait dans la violence, dans le jaillissement du sang, rappelant sans cesse la mort violente d’Orphée, puni par les Dieux pour avoir percé leur mystère. C’est ainsi que la figure mythique d’Orphée, poète inconsolé, compensant sa peine et son deuil dans le travail poïétique, trouve dans le Livre du sang une lé- gitimation à travers cette combinaison du chant et de la mort, de la création dans l’anéantissement. L’image du corps ruisselant, décomposé, invoquant fébrilement Orphée rappellerait le récit khatibien, vacillant entre ciel et terre, entre l’appel de la vie et l’appel de la mort : « Car le chemin de ce récit croît selon l’élan giratoire as- pirant la danse – en un envol céleste. Si je montais au ciel en dansant, que devien- drait la dépouille de mon ange ? » ( LS 65) Orphée n’est-il pas cemédiateur entre le royaume desmorts et celui des vivants ? Dans ce sens, Hassan Wahbi voit dans la figure d’Orphée un accompagnateur du poète « jusqu’à la brisure, jusqu’au dépouillement du deuil, jusqu’à la dépouille, jusqu’à l’ultime limite de la responsabilité poétique » (Wahbi 1995, 73) : « Toi le poète en extase, ne cherche pas ta patrie ailleurs que chez les morts. La Mort ! La Mort dont je parle est orphique, au sommet de ta vie enchantée… » ( LS 62) Orphée renvoie donc à l’image du poète errant et solitaire dont les pas sont guidés irrévo- cablement vers le lieu ultime, celui de sa transfiguration dans l’anéantissement : « Orphée, Orphée, mon maître ! Qui d’autre que toi comprends le face à face avec la mort ? » ( LS 150) Loin d’être une simple occurrence mythique ou intertextuelle, l’intégration de la figure d’Orphée dans le récit s’inscrit comme le fondement de l’écriture du Livre du sang, le principe même de son élaboration ; une élaboration qui se fait dans le sang, dans la séduction de la mort. Il mime ainsi le mouvement du récit en train de réflé- chir sur sa propre conception en suivant les traces d’une “méditation poétique” qui accompagnera le poète jusqu’à l’amenuisement du chant, l’extinction de la voix. L’acte poïétique ne se fait-il pas dans la souffrance, dans cette douleur d’engendrer et de périr, dans cette confrontation incessante entre la vie et la mort ?
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