AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 230 7 Maurice Blanchot, L’espace littéraire, Gallimard, coll. ‘’Essais’’, Paris, 1955, p.173. 8 A. Khatibi, Nuits blanches, in Ombres japonaises, FataMorgana, Montpellier, 1988 , p.12. Sous la plume de Khatibi, Orphée, outre son image de poète lyrique inconsolé, donne une impulsion poïétique au récit, une sorte de «modalité esthétique qui nous dit ce que l’œuvre se dit à elle-même » comme l’affirme Hassan Wahbi (1995, 77). En effet, le corps orphique de l’écrivain-poète cherche à sacrifier l’exaltation amou- reuse au profit d’une exaltation funèbre où le chant et la création restent possibles : Orphée, Orphée, mon maître, mon vrai maître ! Qui d’autre que toi comprends le face à face avec la mort ? Avant de tourner ton regard sur celle que tu aimes pour mieux la perdre, suspends-le sur ma souffrance. Sois propice à ce texte exalté qui s’agite entre mes doigts. Oublieux de ma destinée misérable, serai-je le cri d’un pur chant ? ( LS 150) L’écriture du Livre du Sang est elle-même sujet d’affrontement, de quête maillée dans le corps de celui qui écrit, qui vit son écriture convulsée. Une écriture qui se gagne dans la perte, dans la difficulté du chant. « Le corps de l’écrivain – ainsi que le pense H. Wahbi – est traversé par le chant lyrique qui cherche à suspendre la douleur ou la blessure amoureuse et s’exalter dans sa propre mort comme source de création, dans les pas d’Orphée, mythe et demeure du chant. » (2014, 42) Lamort confère aunarrateur-poèteune autre conscience de lui-même et dumonde qui l’entoure, elle transforme son regard. Par lamort, explique Blanchot, « les yeux se retournent, et ce retournement, c’est l’autre côté, c’est le fait de vivre non plus dé- tourné, mais retourné, introduit dans l’intimité de la conversion, non pas privé de conscience mais par la conscience, établi hors d’elle, jeté dans l’extase de ce mouve- ment. » 7 (1955, 173) Ce regard retourné vers soi-même est un regardmétamorphosant qui intériorise l’espace et le temps, transforme le réel en une substance transcen- dantale, nomme les choses différemment. L’espace textuel devient, dans Le Livre du sang, une sorte d’espace intérieur où le silence supplante la parole, où l’image remplace le signe, où le chant se substitue au discours. Est-il utile de rappeler que l’expérience extatique desmystiques de la Secte des Inconsolés se situe aux confins de l’anéantissement et de la mort et que cette perte de soi est régie par un puissant et destructeur désir de l’Autre faisant figurer leur propremort et celle des autres en lui ? : « Les mots les plus cruels : ce récit poursuit une décision implacable. Comme extase de la pensée, il doit se dissoudre dans la fatalité d’un acte funèbre.» ( LS 48) L’écriture est-elle destinée à jouer avec la mort ? Khatibi doit-il passer par l’expérience de lamort pour parvenir à l’Œuvre ? L’écrivainmarocain le confirme en partant de son analyse des contes arabes dans Nuits blanches (TO 12) : « Dans Les Mille et une nuits, le principe narratif introduit le travail de la mort, le récit comme travail absolu de la mort et sans ce travail le récit ne sera point. Ac- cueillant la mort, le récit est le séjour de l’immémorial, ou plus exactement il est le tracé, la parole de ce qui aura été : le récit est au futur antérieur.» 8 (1988, 12) La mort symbolique, analogue à l’anéantissement des mystiques, suit l’étape du dénuement pour préparer le poète à la renaissance, à un mode transcendantal dans le livre et par le livre. Aussi assistons-nous à cette dialectique du séducteur-séduit : séduction de l’androgyne, celle de l’unionduprincipemasculin et féminin, séduction de la page blanche, celle de la narration et du langage, séduction de la mort, celle de l’anéantissement et de la renaissance. Khatibi tente d’expliquer dans Nuits blanches,
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