AGAPES FRANCOPHONES 2016
Sonia ZLITNI FITOURI La parabole soufie dans Le Livre du sang d’Abdelkébir Khatibi 231 qu’il faut pousser le récit aux confins de la mort, multiplier les risques de mort sous- tendue par le désir, pour tenir le récit en haleine. La mort est-elle à l’origine de tout récit ? Le Livre du sang semble, en effet, régi par ce principe du « récit comme séduction absolue »; jeu de l’amour et de la mort, mise en scène sublime de la jouis- sance narrative qui nargue la mort. Dans une étude très pertinente de la corrélation du désir, de lamort et de l’écriture dans ce texte khatibien, HassanWahbi insiste sur le fait que l’incantation, cette récitation lyrique est à l’origine de la progression du récit et de sa mort paradoxalement puisque -ainsi qu’il l’explique- : « la mort est dans le scénario de la passion et (que) Le Livre du sang en finissant par la mort ne fait que respecter l’ambiguïté du désir passionnel qui voudrait s’évanouir dans l’énonciation de l’amour. » (1995, 108) Sacrifier l’objet d’amour pour l’écriture revient, dans Le Livre du sang, à vivre dans le deuil irrémédiable, la perte symbolique de ce qui constitue l’être ; séparation vécue d’une manière à la fois physique et poétique, dans la violence du corps et des mots, celle du poème orphique décomposé qui clôt Le Livre du sang : « Oui Orphée, mon divin maître, laisse le livre du sang tomber goutte à goutte sur chacun de mes mots – à déchirer mes tempes et mes veines. » ( LS 162) Cette image du poète en extase et en décomposition renvoie à l’expérience mys- tique comme à un chant orphique, passage des frontières qui construit et déconstruit le sujet et en même temps à la scène de l’écriture elle-même, travail sur le langage qui fait et défait le récit. Aussi le texte se clôt-il sur cette métaphore de l’écriture dé- chirée renvoyant à l’espace ultime du poète, la mort, tel que l’ont annoncé précé- demment les Orants : « Toi le poète en extase, ne cherche pas ta patrie ailleurs que chez les morts. » ( LS 162) Le poète s’anéantit dans le chant orphique comme s’anéantiraient les Inconsolés de l’Asile dans l’amour de Dieu. Lesmots s’enivrent alors au seuil du dépérissement, « volent en éclats » pour engendrer « la langue secrète » et faire accéder le récit « à la pureté d’un chant ». La narration les met en représentation lorsque les blancs ty- pographiques, les répétitions, les signes de ponctuation rendent visuels leur éclate- ment en mille morceaux. Les reflets multipliés et enchevêtrés du mot ‘’sang’’ dans le rituel de la pratique extatique composent l’image d’une mise à mort jouissive, celle-là même annoncée par le narrateur : « Raconte une belle histoire ou je te tue. » ( LS 28) Les mots se dissolvent dans le jeu séducteur du langage dont la scansion in- cantatoire des Orants module le rythme, le ralentit, le brise, instaurant une pas- serelle spatiale verticale et « C’est la terre, c’est le ciel et la terre qui se soulèvent et se révèlent, en éclair, à la vision vibrante de l’œil. » ( LS 89) Le lyrique l’emporte sur le prosaïque, le narratif ouvre la voie au poétique pour « prendre en charge l’énon- ciation de la mort extatique » écrit Hassan Wahbi (1995, 109) annonçant par là même la mort du récit. En outre, l’art de l’hyperbole atteint, dans Le livre du sang, un point culminant : la narration se donne à voir comme un traitement esthétisé d’une langue aimée, mais avec laquelle la voix qui préside à la narration entretient néanmoins des rapports de conflit, de violence, d’une séduction ambiguë et intra- duisible, qui implique à la fois un renouveau constant et une mort sans cesse ac- complie, puis différée, puis de nouveau à l’œuvre. Il est à souligner, cependant, que le langage est au-dessus des genres, qu’il ne distingue pas le poème du récit, le rythme de la prosodie, sinon on n’aurait pas lu des poèmes en prose ou encore des récits poétiques ! Le langage se situerait au seuil de l’émotion, à la parole vibrante au signe tâtonnant.
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