AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 252 demai) est ici renvoyée au Loup, personnage de l’histoire, grâce à l’artifice de la pro- sopopée. L’enchâssement énonciatif caractéristique de la parabole est ainsi légère- ment déplacé, décalé aumoment de son interprétation aumoyen d’une prosopopée qui fait parler le loup, dans une scénographie qui, tout en écrasant le feuilleté poly- phonique habituellement caractéristique de la parabole, permet de signaler le texte comme relevant de ce genre ou y faisant référence. Les scénographies de la parabole La mise en scène de la parole parabolique prend donc des formes fort variées : dans le texte de Tite-Live, sur fond de discours historico-politique, la scénographie choisie est celle de la fable (puisque Menenius choisit en fait de reprendre une fable d’Ésope) ; dans les paraboles évangéliques, la scène englobante est celle du discours religieux et la scénographie qui met Jésus aumilieu d’un cercle d’auditeurs attentifs à son enseignement est celle du sermon (la scène archétypique pouvant être celle du Sermon sur lamontagne, si l’on suit Susan Suleiman) ; dans la parabole du pélican, le discours poétique est mis en scène par un dialogue entre laMuse et le Poète ; dans « La Mort du Loup », le discours poétique choisit une scénographie de monologue lyrique, avec la prise en charge du discours par le je du poète. Les scénographies des paraboles peuvent être parfois très surprenantes, dans le but de frapper particulièrement leur public. Ainsi, dans le chapitre 35 de Belle du Seigneur, le narrateur hétérodiégétique rapporte au discours direct les propos de Solal racontant à Ariane les mœurs des araignées pour décrier et démonter les mythes de l’amour passion « genre Anna Karénine », auquel rêve la jeune femme. La scénographie est ici paradoxale, puisque cette charge contre l’amour-passion est le moyen choisi par Solal pour séduire Ariane, dans le cadre d‘un pari qu’il fait avec elle : pour reprendre l’opposition développée par Ducrot entre le dire et le dit, tout le dit de son discours conseille à la jeune femme de renoncer aux fantasmes de l’a- mour absolu, mais tout son dire, avec de nombreuses marques de modalités affec- tives, a une visée perlocutoire inverse, et va la rendre éperdument amoureuse. La scénographie ainsi mise en place par le narrateur relève d’une scène burlesque et pathétique, Solal racontant et mimant en termes bas (notamment avec des néolo- gismes ridicules) le thème de la passion traité habituellement de façon élevée et tra- gique, tout en ne cessant de mettre des marques de subjectivité affective, y compris dans son action oratoire (il saute, lance sa cravate en l’air, etc.) : Et les araignées! Connaissez-vous les mœurs des araignées? Elles exigent que le mari prouve sa force en faisant des bonds ! Ainsi. (À pieds joints, il sauta par- dessus la table. Honteux et se sentant ridicule, il alluma une cigarette, en expira furieusement la fumée.) Authentique, je peux vous montrer le livre. Et si le mari ne fait pas des bonds et ne tourbillonne pas tout le temps, rien à faire, l'âme de l’araignesse se détache de lui, et elle file aussitôt vers la mer avec un araignon tout neuf qui, n'étant en amour que depuis quelques jours, cabriole et pirouette que c'est un plaisir. C'est un araignon nègre ! Car sachez qu'elles adorent les nègres, mais c'est un secret qu'elles se chuchotent entre elles, la nuit au clair de lune, loin de leur blanc. Et alors, devant la mer soyeuse et bruissante, le malheu- reux doit faire des bonds de cinq, six et même sept centimètres, ce qui fait qu'elle l'adore ! » Il s'arrêta, lui fit un bon sourire car il savourait ses araignées, avait oublié le troisième espace intercostal. De plaisir, il lança haut sa cravate de com- mandeur, la rattrapa au vol. (367)
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