AGAPES FRANCOPHONES 2016
Estelle VARIOT La parabole, perspectives linguistiques et culturelles 261 Cette richesse exceptionnelle que représentent les ouvrages anciens nous donne l’occasion de nous pencher également sur la manière dont sont énoncées les choses dans ce genre d’écrit et de mettre en évidence des figures de style – en particulier la parabole – qui ont un lien avec la vision du monde de chaque société. La structuration des sociétés et la hiérarchisation progressive qui faisaient bien souvent intervenir le droit divin, pour asseoir la légitimité des ennoblis appelés à régner, se sont traduites, dans certains écrits, par la volonté d’expliciter l’origine de bien des peuples par cette ascendance illustre représentée dans notre conception européenne par Rome et Troie. Ceci a également amené à donner des indications aux futurs régnants sur la conduite à suivre en suivant de vertueux prédécesseurs et en s’assurant néanmoins de la compréhension du plus grand nombre, par l’utilisa- tion de procédés qui faisaient appel à des données communes de chaque locuteur d’une communauté donnée. Dans ce contexte également de prééminence de certains membres dans une so- ciété auxquels on adjoint toute une série de privilèges en lien avec leur rang de nais- sance, une certaine inflexion dans la manière d’écrire se fait dont l’objectif sera clairement d’éviter de heurter les sensibilités ou de ne pas courroucer les grands de ce monde en énonçant des faits ou des faiblesses dans un système donné. Le domaine roumain est assez riche à ce niveau, puisque l’on enregistre cette forme d’écriture chez des auteurs marquants des différentes principautés de Vala- chie et deMoldavie, ainsi qu’enTransylvanie, berceaudu royaume dace et autonome jusqu’à l’arrivée des Hongrois au XI e siècle. Nous avons choisi deux auteurs roumains anciens, dans le but d’expliciter nos propos, Dimitrie Cantemir et Neagoe Basarab, que nous comparerons ensuite avec deux autres auteurs plus récents, Lucian Blaga du domaine roumain et un lettré français, Jean d’Ormesson, dans le but de montrer l’actualité de ce phénomène lin- guistique et l’existence d’un fond culturel européen, qui s’enrichit des spécificités de chaque domaine linguistique. C’est ainsi que ces auteurs utilisent divers biais pour contourner une certaine forme de censure qui existe à divers niveaux, par le recours au monde animalier ou ont tendance à utiliser des formules de comparaison issues de la vie de tous les jours, afin d’ancrer la vision du monde dans les racines profondes d’une communauté et susciter l’adhésion. Ainsi, la métaphore permet de transporter le lecteur ou l’audi- teur dans un monde autre en substituant une notion plus concrète à une autre, ab- straite. Le processus analogique s’appuie sur ce fond commun qui est difficilement transposable, dans certains cas, dans un autre univers linguistique et qui, par là même, suscite l’intérêt des linguistes. Une autre spécificité consiste dans le recours à l’univers animalier, souvent attesté dans des sources orientales anciennes, qui fait correspondre aux différents représentants de la faune des vertus ou des faiblesses humaines, afin de transmettre un message qui, par certains aspects, comporte des traits communs avec la fable, tout en faisant intervenir des scènes de la vie quoti- dienne. Dans certaines œuvres anciennes, l’on voit apparaître différentes formes de métaphores qui font coexister la symbolique animalière et la parabole, ce qui con- firme la position des Pays Roumains qui se trouvent, à bien des égards aux croisées des chemins entre les cultures orientale et occidentale. Le fragment de Dimitrie Cantemir ( Istoria ieroglifică 1983, 344) témoigne de cette propension à faire appel au monde animal pour caractériser des humains qui se retrouve en Occident chez des auteurs tels que Jean de La Fontaine et chez des
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