AGAPES FRANCOPHONES 2016
Mireille RUPPLI Parabole : la parole détournée 43 preuves (que sont l’exemple et l’enthymème). Les exemples sont divisés en deux espèces : « l’une consiste à relater des faits accomplis antérieurement ; dans l’autre, on produit l’exemple lui-même. Cette dernière espèce est tantôt une parabole, tantôt un récit, comme les récits ésopiques ou les récits libyques. » ( i.e les fables) À la suite de cette distinction, Aristote illustre la parabole par l’exemple suivant (de parabole !) : La parabole, ce sont les discours socratiques : comme, par exemple, si l’on veut faire entendre qu’il ne faut pas que les charges soient tirées au sort, on alléguera que c’est comme si l’on tirait au sort les athlètes (choisissant) non pas ceux qui seraient en état de lutter, mais ceux que le sort désignerait ; ou comme si l’on tirait au sort, parmi les marins, celui qui tiendra le gouvernail et qu’on dût choi- sir celui que le sort désigne, et non celui qui sait s’y prendre. La parabole est très liée ici à une situation de parole, à une énonciation particulière : « ce sont les discours socratiques », ces discours par lesquels Socrate vise à con- vaincre son auditoire. Il s’agit d’une parole d’autorité à portée démonstrative et persuasive, qui « veut faire entendre », donc faire comprendre. Et cela, par l’inter- médiaire de comparaisons hypothétiques (soulignant l’invention de l’exemple) : « c’est comme si… ou comme si… », qui opèrent le processus de déplacement (par parabole). Et les deux scénettes de tirage au sort sont suffisamment aberrantes, ou pour le moins discutables, pour faire comprendre qu’« il ne faut pas que les charges soient tirées au sort ». 1.5.2. Mise en scène narrative En tant que récit, les paraboles sont d’abord des récits énoncés par un person- nage qui détient une parole d’autorité : dans le Nouveau Testament, il s’agit de Jé- sus, qui a une certaine autorité, non seulement auprès de ses disciples mais face à ses différents auditeurs, et qui s’adresse à d’autres acteurs, tous présents dans le con- texte évangélique. Ces paraboles, développées, présentent les caractéristiques narra- tives et sémantiques propres au genre : elles sont une «mise en scène narrative, par succession d’états, d’actions et de transformations, dans des relations et des com- portements, de faits et gestes la plupart du temps humains. » (Molinié 1992, 239) Elles se présentent comme des récits fictifs mais ne contiennent ni merveilleux, ni prodige, ni fantastique—seulement de l’exceptionnel, de l’insolite, quelque extra- vagance par laquelle « le sens littéral est déporté vers le sensmétaphorique insaisis- sable. L’extraordinaire perce l’ordinaire et pointe vers l’au-delà du récit. » (Ricœur 2008, 71)On soulignera le caractère éventuellement paradoxal, en tout cas subversif, des paraboles, dans le contexte où elles figurent, et par les scènes décalées qu’elles proposent, sur la vie quotidienne, autrement envisagée. 1.5.3. Structure enchâssée Du point de vue structurel, elles constituent un récit secondaire enchâssé dans un récit primaire : il y a évidemment corrélation forte entre ces deux récits, et réso- nances multiples. Le récit enchâssant fournit à la parabole son contexte référentiel : le temps, les personnes et les lieux procurent, en quelque sorte, « l’illusion réfé- rentielle ». C’est à ce monde que renvoient les paraboles, et non à un autre monde — à la différence de la fable ou du conte, bien que les paraboles soient parfois classées dans ces genres-là. Ce récit primaire permet l’interprétation contextuelle de
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