AGAPES FRANCOPHONES 2016

Mireille RUPPLI Parabole : la parole détournée 45 63) Cette tradition interprétative, qui va jusqu’à la fin du XIX e siècle, sera battue en brèche par la lecture métaphorique des paraboles, au niveaumicro- et macro-struc- tural, comme nous allons le voir à présent. 2.2. Parabole et métaphore : trope et fonction poétique 2.2.1.Laparabolecommemétaphore-récit :détournementet transgression Umberto Eco (1998, 140) écrivait : « Le langage est, par sa nature et par origine, métaphorique, le mécanisme de la métaphore fonde l’activité linguistique et toute règle ou convention postérieure naît afin de réduire, de discipliner (et d’appauvrir) la richesse métaphorique qui définit l’homme comme animal symbolique. » Paul Ricœur n’aurait pas dit autre chose, assurément, lui qui apporta beaucoup dans l’analyse des paraboles, en plaçant, justement, la métaphore au centre de son analyse du langage et des paraboles. Ses études de la métaphore et de la parabole sont d’ailleurs concomitantes : son esquisse, sous forme d’article, de L’herméneu- tique biblique paraît en 1975, comme La Métaphore vive. Pour ce philosophe, la parabole est effectivement un « récit qui fonctionne comme une métaphore » (Frey 2003), d’autant plus, peut-être, qu’il considère que la métaphore a pour premier support l’énoncé (la phrase), dans une perspective sémantique, plutôt que le mot (perspective sémiotique) (Ricœur 1975). La parabole met en œuvre, en intrigue, dans le récit lui-même, la « tension » inhérente à la métaphore. Elle dit, mais indirectement ; elle dit aussi, plus qu’elle ne dit ; au-delà de son sens immédiat, littéral, quotidien. De même que l’énonciation métaphorique comporte une « tension » (Ricœur 1975, 378), « tension entre les termes de l’énoncé, tension entre interprétation lit- térale et interprétation métaphorique » et opère « sur deux champs de référence à la fois », de même, la parabole présente une tension, une discordance, entre deux mondes, deux ordres de valeurs : celui des auditeurs, et celui d’un autre monde, ouvert par la parabole, celui qu’annonce Jésus, recourant éventuellement, auniveau micro-structural, à lamétaphore, mais aussi à la comparaison, disons, pour résumer, aux images. La métaphore ouvre à d’autres réalités que l’ordinaire, elle implique un sens « déporté » ou « détourné », « elle opère une transgression […] de nos codes lexi- caux » (Vincent 2012, 103–104) ; de même, la parabole, proposant « une manière d’agir qui déroge aux règles habituelles », « un comportement inattendu, transgres- sif » (ibid.) ouvre, elle aussi, à une autre réalité, pour ceux qui du moins veulent entendre et voir. Elle est même d’abord destinée à ceux qui ne voient ni n’entendent autrement : « C’est pourquoi j’utilise des paraboles pour leur parler : parce qu’ils re- gardent sans voir et qu’ils écoutent sans entendre et sans comprendre. » (Matthieu, 13, 13) Quand bienmême elle ne serait pas décryptée, la parabole garderait un sens, à la différence de la métaphore, dont la non pertinence immédiate implique néces- sairement une lecture figurée. Et c’est, précisément, la structure d’enchâssement du récit parabole dans un récit englobant, le contexte énonciatif, qui permet ce transfertmétaphorique, cette parole détournée que nous évoquons ici. «Lamétaphorisation est un procès à l’œuvre entre le récit englobant et le récit enchâssé. » (Ricœur 1982) La parole de Jésus est donc toujours oblique, comme la métaphore ; elle fonde un autre monde, de sorte qu’elle n’est pas comprise de tous.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=