AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 46 2.2.2. La parabole : création poétique Par ce détournement de laparole, de comparaisons en similitudes etmétaphores, la parabole est aussi création poétique et pure création de langage : création d’un monde, à venir, ce monde que les mots — la « parole de Dieu », en la personne de Jésus parlant à la foule et à ses disciples — présentifient, en quelque sorte réalisent, en images, dans ce qu’il nomme le « Royaume de Dieu », ou encore ces « choses ca- chées depuis la fondation du monde » (Matthieu 13, 35). De la comparaison à la métaphore, un exemple illustrera ici notre propos. Soit la parabole du grain de moutarde : Il leur proposa une autre parabole : « Le Royaume des cieux est comparable à un grain de moutarde qu’un homme prend et sème dans son champ. C’est bien la plus petite de toutes les semences ; mais, quand elle a poussé, elle est la plus grande des plantes potagères : elle devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel viennent faire leurs nids dans ses branches. » (Matthieu 13, 31–32) La comparaison (« comparable à ») initie le transfert, le détournement métapho- rique qui se développe après le comparé, « grain de moutarde », dans la proposition relative qui suit, auprésent énonciatif autant que générique. Cette subordonnée per- met d’ancrer le substantif dans une petite scène, un scénario duquotidien, que déve- loppe, ici, tout le verset 32. La relative, qui donne temps et vie à l’élément nominal, développe un ailleurs (spatio-temporel) tout en le créant. On note ici l’exagération, l’insolite, l’extravagance : en effet, la graine de moutarde « devient un arbre », alors que ces plantes ne font jamais plus de quatre-vingts centimètres de hauteur ! Cette hyperbole souligne ici lamétaphore parabolique et déplace la scène quotidienne vers unmonde différent, où « les oiseaux du ciel » nichent dans des arbres de moutarde ! La parabole instaure un autre monde, un ailleurs, en le disant : c’est en cela qu’elle est un acte de langage performatif. « Elle instaure le Royaume au moment même où elle le dévoile » (Marguerat 2011, 29). La parabole dit, ce faisant, crée ; elle réalise, en mots, ce qui n’est pas encore ; elle fait advenir ce qui arrive, pour le cro- yant, du moins. Et la Bible, dans son ensemble, ne pourrait-elle pas, au fond, être considérée comme une parabole ? (Alexandre 1991) Le mode d’énonciation de ce Royaume, le mode d’être, pourrait-on dire, est celui de la parole en paraboles. Le Royaume deDieu n’est pas seulement comparable à une parabole ; il ne peut arriver, en fait, que comme parabole : « le Royaume de Dieu n’est pas ce que racontent les paraboles, mais il arrive ‘en paraboles’. » (Ricœur 1982) 2.2.3. De la métaphore à la métaphysique : du visible à l’invisible La parabole rend visible, par ses images, cet invisible à venir qu’est le Royaume de Dieu. Et l’on peut ici faire un pas de plus avec Paul Ricœur pour dépasser le poé- tique vers la métaphysique. « Tout usage de l’analogie, écrit-il (Ricœur 1975, 366) reposerait à son insu sur un conceptmétaphysique d’analogie, qui désigne lemouve- ment de renvoi du visible à l’invisible. » Pour conclure ainsi : « qu’on parle du ca- ractèremétaphorique de lamétaphysique ou du caractèremétaphysique de laméta- phore, ce qu’il faut appréhender, c’est l’unique mouvement qui emporte les mots et les choses au-delà…, méta . » Et c’est bien ce mouvement au-delà ou méta qu’o- pèrent les paraboles dans l’économie du récit, pour dire, réaliser en parole, par l’in- termédiaire d’une « transgression linguistique » ainsi que d’une « sorte d’extrava- gance », ceRoyaume deDieu, qui est, du coup, également « l’expression-limite d’une réalité qui échappe à toute description. » (Ricœur 2008, 71).
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