AGAPES FRANCOPHONES 2016
Mireille RUPPLI Parabole : la parole détournée 49 vant les yeux », telle l’hypotypose, ce qui est raconté. Le passé composé qui suit (« le semeur est sorti ») s’inscrit d’abord dans le présent de cette énonciation. Le récit se termine, là aussi, par un trait insolite, cette trace d’extravagance qui fait brèche dans le quotidien, l’ordinaire : la multiplication incroyable des fruits, trente, soixante, et même cent fruits, pour un seul grain !… Puis Jésus conclut en une sorte d’« envoi » à l’auditoire, une injonction à com- prendre, et à croire : « Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! » Ce pourrait alors juste être un récit, décalé par rapport à la situation, toute maritime, de la foule au bord de la mer ; un récit non pertinent, au premier niveau, si l’on en considère le contexte énonciatif ; cependant qu’il évoque des réalités agricoles assurément fami- lières à l’auditoire. Ce récit présente donc suffisamment de ressemblance et de distance par rapport aux auditeurs, pour les orienter et les désorienter tout à la fois ; il permet ainsi le fonctionnement de la stratégie argumentative de Jésus. 3.2.3. L’explication de Jésus Dans un deuxième temps, Jésus donne une explication de ce récit – qui en déve- loppe la lecture parabolique – à l’écart de la foule, auprès de « ceux qui l’entouraient avec les Douze » qui « se mirent à l’interroger sur les paraboles », car « pour ceux du dehors tout devient énigme ». Il « propose, de manière méta-discursive, l’ap- plication de cette parabole à ‘la parole’ » (Panier 2011, 8) : Le semeur sème la Parole. Voilà ceux qui sont “au bord du chemin” où la Parole est semée : quand ils ont entendu, Satan vient aussitôt et il enlève la Parole qui a été semée en eux. Demême, voilà ceux qui sont ensemencés “dans des endroits pierreux” : ceux-là, quand ils entendent la Parole, la reçoivent aussitôt avec joie ; mais ils n’ont pas en eux de racines, ils sont les hommes d’un moment ; et dès que vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, ils tombent. D’autres sont ensemencés “dans les épines” : ce sont ceux qui ont entendu la Parole, mais les soucis du monde, la séduction des richesses et les autres convoitises s’intro- duisent et étouffent la Parole, qui reste sans fruit. Et voici ceux qui ont été ense- mencés “dans la bonne terre” : ceux-là entendent la Parole, ils l’accueillent et portent du fruit, “trente pour un, soixante pour un, cent pour un”. Le début du passage, « Le semeur sème la Parole », fonde toute la dynamique méta- phorique de la parabole, en posant l’équivalence : semence (semer) –parole . Et l’en- semble du développement explicatif (sur la parole semée par le semeur) fait du récit des semailles une parabole de la parole. Dans le récit, le semeur sème (notons ici l’emploi absolu du verbe), et du grain ou d’autres grains sontmangés, étouffés, disparaissent, brûlent…ou prospèrent, de façonmême incroyable, comme nous l’avons déjà noté. Ces grains semblent devenir même autonomes par rapport au semeur. Et l’explication reprend, point par point, terme à terme, les différents terrains évoqués dans le récit des semailles, pour les appliquer aux différentes formes de réception et différents types de récepteur : ceux qui, ceux-là, et au présent de l’énonciation, souligné par voici, voilà (éléments pha- tiques, là encore, véritable hypotypose). C’est donc bien les grains – la parole, l’é- nonciation et l’énoncé, qui se trouvent au centre de ce diptyque, dans leur lien avec le semeur (celui qui sème / dit) et ceux qui entendent (les destinataires). Le récit des semailles et son explication forment ainsi un diptyque montrant, à l’œuvre, le processus de « métaphorisation du récit », en même temps que de « narrativisation de la métaphore » (Ricœur 1982).
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=