AGAPES FRANCOPHONES 2016
Claudia BIANCO Humain ou trop humain ? L’Évangile revisité d’Henry Soumagne 79 11 Onpeut lire ce commentaire dans le Programme publié à l’occasionde la reprise de Madame Marie à Bruxelles, au Palais des Beaux-Arts le 4 mars 1931. Le spectacle a été mis en scène à l’initiative de l’Union des Anciens Étudiants de l’Université Libre de Bruxelles. Dans une page de la brochure (aux Archives et Musée de la Littérature de Bruxelles sous la cote ML 44065) sont retranscrits des jugements de la Presse lors de la première représentation, en 1928. 12 G. Dupont, Henry Soumagne, « Les feuillets bleus », N° 491, 18 février 1939, p. 2. Qu’on lise aussi ce que René Golstein écrivait : « Tout dans sa vie et dans son œuvre, est fait de con- trastes et d’oppositions » ( art. cité, p. 1). Ce mélange de sérieux assaisonné de cynisme et de langage en créant un type de personnage sceptique et désabusé, reflet de « l’homme réduit à l’état de pantin perdu en quête éperdue d’un ordre de valeurs qui soit stable » (Quaghebeur 1998, 232) Le personnage sceptique et désabusé qui stagne toujours entre deux états, entre réalité et utopie, retrouve un espace de stabilité à l’intérieur des engrenages et des fi- celles de la représentation où l’on peut toujours Jouer ( c’est moi qui souligne) sur le plan de la réalité et de sa dénégation en même temps, pour finalement appréhender une autre vision du réel ; dans ce sens le jeu fictionnel va revêtir un effet cathartique. Si dans L’Autre Messie, la figure du Rédempteur, du Sauveur était l’objet d’une moquerie assez féroce, s’identifiant avec un ivrogne – l’actant protagoniste David Kellerstein – qui, puisque « plein comme une vache » craignait de devoir faire sous une table, son serment sur la Montagne (1990, 145), dans Madame Marie la tru- culence laisse la place à un plus grand mysticisme et l’atmosphère est décidément plus intime, plus spirituelle, au point de faire écrire à Paul Blanchart, journaliste du bruxellois Horizon que de l’ironie même [de la pièce] jaillit, presque inexplicable- ment, un pur lyrisme qui fait monter les larmes aux yeux» (14 avril 1928) et Ma- rienne Stoumon d’insister « [L’ inspiration du dramaturge], sans doute, n’a jamais été aussi pure, aussi haute que dans cette œuvre (1968, 30). Comme René Golstein l’a bien remarqué dans La Meuse du 10 août 1951, Sou- magne en tant que sceptique, n’a jamais cessé d’abriter en lui tout débat métaphy- sique. Il voulait, toutefois, dénoncer « l’iniquité de la condition humaine qui ne nous permet ni de déterminer où nous allons, ni quel est le sens de l’existence ». En ce sens, il privilégie les paradoxes du hic et nunc, qui sujet à des « manipulations fan- taisistes », toujours présentes dans ses partitions spectaculaires, sont, évidemment, voulues et recherchées de manière « quasi manique [afin que son intention] de- meure indécidable » (Piret 2001, 329). Ces heureuses manipulations, qui baignent dans la farce et le burlesque, se tra- duisent, dans le cas de Madame Marie, dans des outrances langagières et dans des procédés grotesques, qui, considéré le contexte, résultent forcément déroutants voir désacralisant. Sous un fondd’humour, associé à unemaîtrise de toute techniqueméta théâtrale, qui sous-tend un recours presque continuel à l’effet de distanciation – et donc de dé- négation -, en mélangeant tragique et comique, lyrisme et burlesque, sacré et pro- fane et en se délectant de la recherche, dans tout échange dialogique, de l’oxymore et de l’antiphrase, Soumagne crée « la plus réussie et la plus étonnante de ses œuvres » (Golstein 1951) et, comme on l’avait déjà remarqué lors de la reprise de la pièce à Bruxelles, en 1931, « son chef d’œuvre 11 ». Il nous lègue les caractéristiques essentielles de son esthétique, à savoir « ni la pure spiritualité seule ni seule l’intel- ligence comique des chosesmais une étrange fusion de ces deux éléments » (Dupont 1939, 2) 12 .
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