AGAPES FRANCOPHONES 2016
Claudia BIANCO Humain ou trop humain ? L’Évangile revisité d’Henry Soumagne 81 18 Il n’est pas sans intérêt de rappeler que le parterre bruxellois avait déjà assisté à des spectacles que je définirais d’anticléricaux. En 1903, au Théâtre du Parc, avait eu lieu la repré- sentation de la pièce de Maurice Maeterlinck Le péché de Monsieur Antoine ; trois ans plus tard, dans la même salle de spectacle, on joua Pan, comédie satirique de Charles Van Lerberge (1861–1907). J’en ai parlé dans mon article La trasgressione come rigenerazione: funzione e funzionalità del Grottesco in Pan di Charles Van Lerberghe, dans Bérénice, N° 29, luglio 2003 (pp.128–141). 19 Je renvoie au Programme publié lors de la reprise de Madame Marie à Bruxelles en 1931. Marie fait de la peine aux hommes de foi, aux hommes de raison, aux hommes de cœur, aux hommes de goût ». Raconter demanière dérisoire et ironique laPassion et la Résurrection duChrist 18 , que « Jésus n’était pas né Dieu mais qu’il l’était devenu » (Charles Mère, Excelsior, 1928) 19 , était quelque chose d’inacceptable pour le public petit bourgeois de l’époque qui n’était pas encore prêt à comprendre et à apprécier la portée révolutionnaire d’un théâtre qui propose une logique alternative qui prend systématiquement le contrepied des vérités admises » (Piret 2001 332 et 337). Si, par surcroit, l’on choisit de donner une « interprétation autre » des Écritures dans la période de Semaine Sainte, comme c’est ici le cas, on veut faire de la provo- cation à tout prix ! Ce n’est, donc, pas un hasard si, dans L’Intransigeant du 7 avril, on peut lire « ce spectacle de Semaine Sainte conviendrait peut-être mieux à une semaine impie s’il en a avait une ». Toutefois, il y eut ceux qui ont su apprécier la beauté de la pièce et en comprendre le sens véritable et plus profond. Le même Paul Blanchart que j’ai cité plus haut, jugea l’œuvre « aussi attachante qu’audacieuse » (14 avril) et Paul Nivoix « Un régal pour l’esprit » ( Chanteclair, 5 mai) . Claude Berton, en louant l’interprétation, re- marqua que « les figures demeurent sacrées même lorsqu’elles sont défigurées » ( Les Nouvelles Littéraires, 28 avril). Avec la pièce de 1928, Soumagne nous fait un cadeau ingénieux et génial. Toute la vie du Christ est interprétée à partir d’un un homme comme tout le monde avec beaucoup de faiblesses et inconscient de sa Mission. C’est Matthieu qui, « [en co- ordonnant] les psaumes des prophètes et les actes de Jésus, […] en dénaturant les textes, a imposé des conduites et […] a distribué les rôles au gré des circon- stances » (MM 196–197) ; va mettre en scène, en abyme, « une comédie tragique utile à l’humanité » (MM248). C’est Matthieu qui orchestre la destinée de Jésus qui ne se sent jamais à la hauteur de son rôle (c’est moi qui souligne), qui ne sait pas « gérer » la hauteur tragique de sa tâche (cf. Gasparro 1992, 56), qui « subit » l’In- carnation en tant qu’actant/pantin impuissant et inadéquat ; et c’est toujours Matthieu qui va convaincre Marie de la sainteté de [s]on « petit »(MM 152), même si celle-ci veut, à tout prix, ‘protéger’ « [s]on enfant (MM 215) et, partant, fait tout son possible pour se révolter contre les événements, voire contre tout l’épisode de l’annonciation qu’elle semble complètement ignorer : MATTHIEU : Les écritures s’accomplissent. MARIE : Au diable les écritures ! MATTHIEU : Je sauve l’humanité ! MARIE: Au diable l’humanité (MM 215)
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