AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 96 La parabole comme discours imagé Les définitions de la parabole proposées par les divers dictionnaires, les rhétoriciens et les théologiens insistent toutes sur le caractère double du texte parabolique, dua- lité donnée d’ailleurs par un excursus par l’étymologie grecque du mot – parabol, mot renvoyant à l’action de mettre côte à côte deux objets ou deux idées dans le but de les comparer. Selon le dictionnaire Littré, le rapprochement va jusqu’à une sur- impression qui agit à la manière du filigrane : derrière le récit matériel, jouant sur des notions et des objets empruntés à l’environnement immédiat de l’homme, se cache le sens ineffable, évanescent ou volatile de l’interprétation spirituelle, morale ou mystique ; le rôle du premier est d’actualiser et de rendre visible le deuxième, autrement insaisissable : « La parabole a deux parties, le corps et l’âme ; le corps est le récit de l’histoire qu’on a imaginée ; et l’âme, le sens moral ou mystique, caché sous les paroles ou récit. » (Littré 1874, 934). En français, le terme n’est utilisé au début que dans un contexte strictement religieux – les sentences de Salomon sont désignées par saint Bernard comme des sentences ou des « paraboles » ; à partir du XIII e siècle, la parabole dépasse le cadre religieux pour renvoyer à un récit « allégo- rique sous lequel se cache un enseignement » (Rey 2011, entrée « parabole »). Elle est donc proche de l’apologue ou de l’allégorie : la différence est parfois infime et concerne souvent une question d’emploi et de dosage – selon le Littré, le terme « parabole » est réservé, à l’origine, au langage biblique, en l’occurrence nouveau- testamentaire, servant à véhiculer un contenumoral ou doctrinaire. Sous son appa- rence enfantine, la parabole renvoie à un discours d’autorité : on la trouve souvent dans la bouche des sages et des maîtres, servant à ôter un peu les voiles sur une réa- lité ineffable et mystérieuse ou à communiquer un enseignement difficile à com- prendre et à faire passer. Comme dans le cas de la fable, la simplicité formelle de la parabole justifie en quelque sorte son efficacité : si la notion d’« amour pour le pro- chain » peut échapper même à un exégète de la Bible, aucune personne, même pas un enfant, n’aura de difficulté à saisir que, parmi les trois personnages centraux de la parabole du Bon Samaritain, seul le Samaritain s’est conduit de manière humaine envers le Juif agressé, en actualisant inconsciemment un idéal comportemental par- fois trop abstrait pour être compris dans toute sa dimension. Les paraboles du Christ s’organisent autour dumonde quotidien de ses disciples et de son auditoire. Traversé par des pêcheurs, des agriculteurs ou des bergers, et rempli de vignes, de semailles et de champs labourés, ce monde est balayé par les routes et les déroutes des commerçants et des serviteurs du Temple. Au début ou à la fin des paraboles, on retrouve souvent une formule injonctive attirant l’attention sur ce qui suit, annonçant donc lamise en récit ou, plutôt, la mise en image : « Com- ment allons-nous comparer leRoyaume deDieu?Oupar quelle parabole allons-nous le figurer? » (Marc 4, 30) ou « Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il en- tende! » (Marc 4, 23 ; Bible de Jérusalem 2003, 854). La parabole fait donc partie du discours imagé, soulignant, comme toute image, la fragilité de la parole humaine et son impuissance à exprimer des réalités qui dépassent l’entendement humain. N’avons-nous pourtant pas ici la définition de toute parole, dont l’étymologie dérive d’ailleurs dumot parabole lui-même, comme une parole défaillante, lacunaire, dans un état permanent de tangente vis-à-vis de ce qu’elle est censée exprimer ? Toute langue est donc, en essence et par nature, imagée : pour renvoyer à une chose ou, plus difficile encore, à un sentiment, on tente des rapprochements, on cherche des
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