AGAPES FRANCOPHONES 2017

Inhye HONG Université Paris-Sorbonne (Paris IV), France _____________________________________________________________ 116 personnels définis selon le rapport relatif avec moi -énonciateur étant rendus désormais caducs, la topologie des sujets grammaticaux perd rapidement son efficacité. Dans d’autres endroits, on voit les dormants (VS, 86-103) 2 et les mangeurs (Novarina 1991 a, 129-135), ainsi que les enfants (158-159) se superposer l’un à l’autre : LES MANGEURS PLUSIEURS. – Mais qu’est-ce que nous échangeons contre nous qui sommes nourris ? LES MANGEURS PLUSIEURS. – Contre la mort des choses, nous échangeons notre faim. LES MANGEURS PLUSIEURS. – Non, non, c’est la faim qui est vivante ! Dans l’ancien temps, on appelait même la faim « la vivante ». LES MANGEURS PLUSIEURS. – Nous échangeons un mort contre plus mort que nous. LES MANGEURS PLUSIEURS. – Mangeons-nous les restes des uns les autres pendant que nous y sommes ; mangeons-nous les restes de nous lorsque nous mangeons. LES MANGEURS PLUSIEURS. – Je mange ce qui est mort à l’intérieur de moi-même. Partagez ces restes. LES MANGEURS PLUSIEURS. – Je soupe de moi. LES MANGEURS PLUSIEURS. – Mangeons-nous par la suite. LES MANGEURS PLUSIEURS. – J’ai soupé moi aussi de moi-même. (129-130) Leur « je » finit par s’exprimer ou en tous , ou en personne. Ou pour mieux dire, ils parlent en tous et en personne en même temps, car dans cette existence en masse de tous , chaque mangeur se réduit en une personne qui n’est personne , dépourvue de l’idiosyncrasie qui la distingue – socialement – d’un autre individu : le nom. À côté de ces exemples explicites, on rencontre aussi l’enfilade de Jean-s : Jean Singulier, Jean Tombin, Jean Trop Tard, Jean Prototype, Jean Mangeoise, Jean Terrier, Jean Cadavre, Jean Monomonde, Jean Sans Nom, Jean Unicorps, Jean Cada, Jean Polycorps, Jean Vital, Jean Mutique, Jean Va de soi, Jean Polymnandre, Jean Chronoclaste, Jean Violocorde, Jean Nihil… Jean-s qu’on croise partout sont des individus particuliers dotés d’un nom propre, mais ils sont aussi des gens comme tout le monde, si on croit à ce que confie Novarina dans un entretien : Oui, il y a beaucoup de Jean en Savoie, on dit les Dian. Jean, c’est aussi le non-prénom, cela veut presque dire « homme », « quelqu’un », ce que l’on perçoit bien dans les expressions Jean-qui-grogne et Jean-qui-rit. Comme on dirait « un tel ». Jean a une fonction presque pronominale, c’est une sorte de prénom neutre, de prénom vite dit , monosyllabique et passe-partout. (Novarina, Chéntier-Alev 2013, 17) Le « je » de chaque Jean se dessaisit du statut grammatical de la première personne du singulier, un individu et les gens collectifs étant désormais infiniment perméables, jusqu’à ne garder du sujet grammatical que l’ossature la plus dure, ni première ni troisième ni singulière ni plurielle, mais personne 2 Voir aussi Novarina 1995, 70-77.

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