AGAPES FRANCOPHONES 2017

Comment dire le silence ? : Le silence paradoxal dans l’œuvre de Novarina _____________________________________________________________ 117 réversible. Et puisque la baguette magique du drame pronominal rend ainsi le sujet parlant entièrement ambivalent ou, par cette belle équivoque imprimée dans « personne », absent en quelque sorte, l’ensemble de la parole appartient, dans le théâtre de Novarina, à un autre sujet non-commun, voire agrammatical, personne et personne , qui est la Quatrième personne du singulier. Cette idée de l’offrande de la parole à la quatrième personne du singulier n’est pas l’apanage de Valère Novarina. Lawrence Ferlinghetti définit, en reprenant un vers de son poème « À l’oracle à Delphi » 3 (2001, 79), la poésie comme « la voix de la Quatrième personne du singulier » 4 lors de sa conférence réalisée à l’occasion de la remise de la Frost Memorial Medal (Médaille commémorative Frost) en 2003. Cependant, Jean-Michel Maulpoix présente dans la Poésie comme l’amour (1998) cette même notion comme un « élément pour un portrait du sujet lyrique moderne » (27). « Une personne potentielle et contradictoire que travaillent de concert ces trois instances », à savoir « je » biographique, « tu » dramatique et « il » épique ou romanesque (36-37), seule la quatrième personne du singulier conviendra, selon Maulpoix, au sujet lyrique moderne en décousu, fragmenté. Mais cette personne « à la fois totale et insaisissable » (37) possède un statut plus particulier chez Novarina. C’est, d’après lui, « la personne qui est sans personne, entre nous et au-dedans de nous, à l’intérieur et dans la suite des choses » (1991a, 204), un étranger ou une altérité, et personne au plus profond de la personne (2010, 34). Un passage de Novarina pourrait mieux nous éclairer : Quel moi ? « Je tu il. » « Moi toi lui. » Quel moi ? – Qui es-tu ? quel moi ? Réponse : personne . « Quelqu’un avec "personne dedans". » « Quelqu’un ? » « Oui : personne. » Non un homme mais une cabane à ciel ouvert. Non l’individu, le propriétaire humain , mais « personne ». Personne : là où les langues pensent le plus, c’est toujours dans les mots réversibles ! […]. Je tu il et moi toi lui tournent en rondes infernales s’ils ne s’ouvrent à la quatrième personne du singulier, moteur invisible, délivreur du drame pronominal : comme dans Le Livre de Daniel, les trois Hébreux dans la fournaise : un quatrième est avec eux . (2012, 92-94) Et surtout si, dans l’ensemble de la pensée novarinienne, c’est la quatrième personne du singulier qui parle à ma place, ce n’est ni par la simple ouverture du sujet lyrique hugolien ni par la résonance de la voix à travers laquelle parle la Muse, mais c’est puisqu’elle est la figure par excellence de la Parole : « Je » ne parle pas parce que j’ai des choses à dire, mais je suis fait parler parce que cet autrui parle en moi ; que je reçois la parole par ce trou, par ce vide de personne dans le tréfonds de moi ; que la parole parle, à chaque fois que j’ouvre la bouche, en empruntant ma voix. Parler, c’est foncièrement passif pour Novarina qui confesse écrire par les oreilles (2007a, 105). Une réflexion de Valéry (1960, 54), « Dans le poète :/L’oreille parle,/La bouche écoute » prend corps, mais plus tangible que jamais, sur le plateau de Novarina où on est invité à voir agir et proliférer la parole, la parole qui se parle , qui surgit en traversant 3 « To the oracle at Delphi. » (Notre traduction) 4 « [Poetry] is the voice of the Fourth Person Singular. » (Notre traduction)

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