AGAPES FRANCOPHONES 2017

Inhye HONG Université Paris-Sorbonne (Paris IV), France _____________________________________________________________ 118 notre corps, en déchirant notre oreille. Plus précisément, « la parole ne sort pas du moi , ne m’exprime pas, elle vient au contraire à l’intérieur de nous, de ce qui est hors de nous », selon Novarina (1991b, 10). Et si « la parole est aux muets » pour lui (1995, 378), c’est parce que la parole parle elle-même pendant que le sujet « je » se tait. Par conséquent, ce qu’on entend dans le théâtre de Novarina s’exprime par la voix physique des acteurs-personnages, et pourtant cela ne vient pas d’eux, dont toute l’action est de « se retirer et laisser parler notre langue » : DXLVII. Défaite de soi. Se retirer, laisser parler ; se retirer et laisser parler notre langue ; se retirer et laisser parler les couleurs. Toute l’action du peintre, de l’acteur, du poète, est de se retirer de la peinture, du rôle, des paroles. Laisser peindre la matière et laisser penser les mots. (Novarina, 1991b, 124) L’acteur se donne comme un passage pour la parole. Ce don, cette offrande est la seule action dont il est propriétaire : il n’est plus acteur comme un agissant ( ἄ γω), comme un sujet de l’action menée, mais s’approche infiniment d’un objet agité , passivement traversé par le torrent de la parole. Les mots enchaînés qui embrouillent la scène ne sont pas la parole parlée, taillée au profit de l’homme- communicateur. Au contraire, c’est la parole reçue, la parole de la quatrième personne du singulier, la parole de la parole, la parole pure et bien vivante, la parole qui danse, libre de tous les carcans du langage humain. On puise dans ce statut particulier du sujet parlant la raison légitime de parler du silence paradoxal chez Novarina. Sur la scène, l’acteur ouvre la bouche et remplit l’espace avec sa voix. En même temps, il se tait par la parole, il garde obstinément le silence… paradoxal : « Telles furent mes paroles devant celui qui parle mes paroles jusqu’à nier mes paroles », confesse le Prophète de Je suis (Novarina, 1991a, 194), au milieu de sa longue glossolalie. Son silence est un silence parlé , atteint par l’obsession de l’acte de parler et approfondi par la cacophonie de tous les mots prononcés. La logorrhée est désactionnelle , dans le sens où l’énonciation réussie aboutit à l’échec de l’acte effectué, comme la prière du Bonhomme Nihil annihile toutes les paroles parlées à la fin de l’Acte inconnu : LE BONHOMME NIHIL. – Spectateur, toi qui n’es pas comme nous sujet à notre mort comme nous, tu nous vois, tu nous juges, tu es celui dont les yeux nous regardent. LE COUREUR DE HOP. – Qu’est-ce que tu regardes ? ( Lui tord l’oreille. ) LE BONHOMME NIHIL. – Les yeux de celui qui nous regarde : y nous r’garde !…Seigneur, renouvelle Adam ! refais toute ta création à l’envers, inverse tout à l’endroit sous nos yeux ! Pardonne, Seigneur, qui nous vois, pardonne nos silences, nos actions inutiles, nos paroles de trop, pardonne, Seigneur public ! (Novarina 2007b, 180) Ainsi, la parole impose par la parole le silence à l’homme parlant, et les acteurs deviennent, tous, les marionnettes agitées par la parole devant les yeux des spectateurs qui ont tout écouté.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=