AGAPES FRANCOPHONES 2017

Fiona HOSTI Université de Strasbourg, France _____________________________________________________________ 124 La clé de voûte de cet immense édifice réside dans l’ancrage d’une figure auctoriale tenue dans l’ailleurs et dans son silence lorsqu’il se fait étranger à soi pour chacune de ses voix hétéronymiques. Afin de saisir l’œuvre pessoenne, nous devons prendre la mesure de son élaboration hétéronymique. Car ce processus d’aliénation dans l’écriture répond à la nécessité du démiurge qui veut contenir toutes les littératures. Aussi, de quelles façons se montent les mailles de ce complexe tissage hétéronymique et auctorial ? De la puissance hétéronymique Les ramifications de ces productions littéraires soulignent combien Pessoa emploie son système hétéronymique afin de créer une poétique de la totalité. Du simple « jeu d’enfant » (Blanco 2003, 329) s’érige une œuvre cathédrale morcelée dans sa structure hétéronymique. L’ambition de cette structure est celle d’un dépassement de délimitation littéraire qui donne à la fiction une puissance ontologique. En guise de préambule, afin de déchiffrer ce processus hétéronymique, citons une lettre de Pessoa adressée au critique et poète portugais Adolfo Casais Monteiro : Par exemple, je me rappelle celui qui fut, me semble-t-il, mon premier hétéronyme, ou plutôt ma première relation inexistante – un certain Chevalier de Pas : j’avais six ans, je m’écrivais des lettres de lui. […] Des choses qui arrivent à tous les enfants ? Certainement – ou peut-être. Mais je les ai tellement vécues que je les vis encore, puisque je les évoque si bien qu’il me faut faire un effort pour me persuader qu’elles n’étaient pas des réalités. Cette tendance à créer autour de moi un autre monde, analogue à celui-ci mais avec d’autres gens, n’est jamais sortie de mon imagination. Si le système hétéronymique découle d’un divertissement de l’esprit, cette « tendance » de l’imagination à produire ses « relations inexistantes » provoque chez Pessoa la sensation du réel. Néanmoins, de quelle manière ce tissage hétéronymique suppose un au-delà du texte ? L’essence du papier et la force poétique du poète renvoie à un réel duquel il faut s’extraire par la persuasion. Car ces « réalités » hétéronymiques reproduisent la morsure concrète du monde de sorte que ce processus ne peut être endigué que par l’argumentation logique. Ce mécanisme de l’imagination aura permis à Pessoa de créer près de 75 hétéronymes où chaque hétéronyme présente une biographie propre. Reprenons la biographie d’Álvaro de Campos, condensée sous la plume d’Antonio Tabucchi, qui souligne l’importance de cette « relation inexistante » pour Fernando Pessoa (Tabucchi 1994, 75) : Álvaro de Campos naquit à Tavira, dans l’Algarve, le 15 octobre 1890. Il reçut à Glasgow le diplôme d’ingénieur naval. Il vécut à Lisbonne sans exercer sa profession. Il entreprit un voyage en Orient, sur un transatlantique, auquel il dédia son petit poème Opiarium . Il fut décadent, futuriste, avant-gardiste, nihiliste. En 1928, il écrivit la plus belle poésie du siècle, Bureau de tabac . Il connut un amour homosexuel et entra dans la vie de Pessoa au point de gâcher ses fiançailles avec Ophélia. Grand, les cheveux noirs et lisses partagés par une raie de côté, impeccable et un peu snob, portant monocle, Campos était la figure typique d’un certain avant-gardisme de l’époque, bourgeois et anti-bourgeois, raffiné et provocateur, impulsif, névrotique et

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